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Sectes et religions alternatives : Pièges à conviction
Yves P. Parent
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Fin du millénaire, annonces de l’Apocalypse, tournant de l’ère du Verseau… Après l’OTS, ou encore les Apôtres de l’Amour Infini, notre société est en pleine crise mystique. Et ce qui devait arriver est arrivé: les sectes prolifèrent à Québec.
«Bonjour, une séance de méditation sensuelle, ça te tente-tu?» Dans le hall d’entrée de l’hôtel Radisson, ce samedi après-midi-là, l’hôtesse vêtue en peau de léopard se fait des plus caressantes. Une main glissée dans le dos, elle pousse gentiment les curieux vers la salle du fond.
Là, une ravissante jeune femme éteint les lumières et berce les curieux de sa voix suave: «Détendez-vous… relaxez-vous… sentez chaque petite cellule de votre corps faire l’amour avec sa voisine… laissez-vous aller… laissez cette douce chaleur grandir en vous… c’est ça…» Un quart d’heure plus tard, ceux qui ne désirent pas en savoir un peu plus ne sont que des hypocrites.
Savoir quoi, au juste? Dans le couloir, des hommes et des femmes en tenues claires dévoilent ni plus ni moins que… le vrai visage de Dieu! Selon eux, nous sommes tous le fruit d’une expérience scientifique réalisée par les Elohim, les habitants d’une autre planète. Ces derniers nous ont envoyé un nouveau prophète, Raël _ de son vrai nom Claude Vorilhon _, un Français qui affirme être monté deux fois dans les soucoupes volantes des Elohim et qui depuis dirige le Mouvement Raëlien (1).
Le même samedi, une centaine de personnes assistent à une conférence sur «La vie après la mort», au Château Bonne-Entente de Sainte-Foy. D’entrée de jeu, le conférencier pose l’éternelle question: «Pourquoi est-on sur Terre?» La réponse, selon lui, se trouve dans le livre La Lumière de la Vérité rédigé dans les années 30 par l’Allemand Oskar Ernst Bernhardt, alias Abd-ru-shin. Il y est expliqué que nous sommes partis du royaume du Seigneur sous forme de germes d’esprit inconscient, et que nous parcourons la Création sous différentes enveloppes. Notre quête durera jusqu’à ce que l’on devienne pleinement conscients, ce qui nous permettra de retrouver les portes du royaume du Seigneur.
Sur Terre, les embûches sont multiples: mauvaises pensées, paroles regrettables, envies sexuelles particulières, etc. Si bien que l’on ne fait que s’enfoncer dans l’ombre. Que faire? Le salut réside dans l’enseignement d’Abd-ru-shin, diffusé par la Fondation du Graal (1).
Un autre samedi soir, à l’Auberge Sainte-Foy, une cinquantaine de personnes célèbrent le 49e anniversaire de la parution du livre La Dianétique de l’Américain L. Ron Hubbard. Une vidéo est projetée sur un écran géant. Sur l’image, une soirée digne de la remise des oscars, où chacun se félicite du succès mondial du livre, dans un tonnerre d’applaudissements. L’ambiance atteint son paroxysme quand l’un des animateurs lance au public: «Notre but: la clarification de la planète! Nous faisons la guerre à la mentalité réactive! Alors, à l’attaque!» Dans la salle de Sainte-Foy, les cris de joie fusent, suivis d’une ovation debout.
«Clarification»? «Mental réactif»? À l’entrée de la salle, un glossaire est distribué aux novices. Ainsi, on apprend que quelqu’un de «clair» est «une personne qui n’a plus son propre mental réactif». À «mental réactif», on lit: «La partie du mental d’une personne qui n’est pas sous son propre contrôle et qui exerce une force et un pouvoir de commande sur sa conscience, ses buts, ses pensées, son corps et ses actions». C’est-à-dire, pour faire simple, nous autres, qui n’avons pas suivi la méthode de La Dianétique, laquelle «peut soulager des maux comme les sensations et les émotions importantes, les peurs irrationnelles et les maladies psychosomatiques». Une méthode enseignée par l’Église de Scientologie (1).
Une approche souvent masquée
Rien qu’un petit tour à la librairie ésotérique La Feuille enchantée permet de se faire une idée de l’ampleur du phénomène. Parmi les prospectus exposés à l’entrée de la boutique, on ne trouve pas moins d’une demi-douzaine de contacts d’autres groupes considérés en France comme sectaires, basés à Québec et dans ses environs: Alliance Rose-Croix (1), Arbre au Milieu (1), Centre d’Études Gnostiques (1), Centre de Méditation Mahatayana (1), Conscience de Krishna (1) et Eckankar (1).
Le nombre précis des membres de ces groupes est impossible à obtenir car il n’y a aucune obligation légale de le déclarer. Toutefois, des spécialistes des sectes estiment qu’à Québec et dans la région, cela se compte en plusieurs milliers de personnes. Intervient en effet la difficulté supplémentaire de savoir faire la différence entre une simple association ésotérique, par exemple, et une véritable secte. La ligne de séparation est très étroite. Les spécialistes le soulignent: «Bien souvent, les sectes avancent avec un masque».
Ainsi, lorsqu’on est approché par une secte, il se produit tout d’abord une phase d’observation. Si elle juge que l’on n’est pas suffisamment manipulable, la secte va nous faire comprendre que l’on n’est pas choisi. Elle va nous écoeurer pour nous pousser vers la sortie. Mais, pour ceux qui restent, la première phase, celle de la séduction, repose sur ce que les spécialistes dénomment le «bombardement affectif». On se sent aimé, adopté. On se sent compris, aussi, car le recruteur répond à nos interrogations existentielles.
Ensuite, pour entrer dans la phase de la persuasion, la plupart des sectes vont utiliser des techniques physiques de conditionnement: affaiblissement par le travail forcé, changement du régime alimentaire, privation de sommeil, ou même sexualité de groupe (très efficaces pour faire tomber les barrières du corps et de l’individualité). Les techniques mentales – à peu près toutes celles qui existent en psychiatrie – sont aussi très usitées: relaxation, psychothérapie, etc. Elles sont pratiquées de façon tout à fait sauvage, à des fins de manipulation mentale.
Enfin, certaines font appel, avec une efficacité réelle, aux techniques intermédiaires, sorties de la tradition ésotérique: prière, chant, prosternation, méditation, respiration, etc.
Le Centre Info-Ressources des ex-Témoins de Jéhovah, à Lévis, résume le conditionnement des sectes à quatre étapes: «Un: séduire et survaloriser; deux: anesthésier l’esprit critique et la personnalité; trois: renforcer l’adhésion au groupe et favoriser les ruptures avec l’environnement d’origine; quatre: rendre le retour impossible.»
Il poursuit: «Ce que l’on peut le plus reprocher aux sectes, c’est d’anesthésier la personnalité. Les gens sortent de là en petits morceaux. Ils ont perdu le mode d’emploi de leur vie». L’exemple d’un ancien adepte d’une secte implantée à Québec est frappant…
Jean-Paul Dubreuil est l’un des rares à parler. Dans la présentation de son livre-témoignage, on peut lire: «Il y est entré en 1984 comme simple auditeur. En quelques années, il en est devenu l’un des meilleurs « thérapeutes ». Il raconte comment il s’est départi progressivement de son emploi, de tous ses biens matériels et de ses économies au profit de la secte, pour ne se consacrer qu’à elle. Son « contrat » stipulait « pour un milliard d’années »… Mais après [une période de] « vie religieuse » intensive, il a décidé finalement de quitter, en 1989, en y laissant femme et enfants, lesquels le renient depuis.»
Signal de mauvaise santé de nos sociétés
Le psychiatre Jean-Marie Abgrall est l’une des bêtes noires des sectes en France. Ses rapports d’expertise auprès des tribunaux empêchent nombre de gourous de dormir sur leurs deux oreilles. Il est vrai que ce non-conformiste sympathique connaît les sectes de l’intérieur: dans les années 70, il en a fréquenté une dizaine (Moon (1), Krishna (1), les Enfants de Dieu (1),…) en tant que «visiteur éclairé».
Depuis ces années-là, il n’a de cesse d’expliquer: «Les sectes ont toujours une longueur d’avance sur nos sociétés car elles proposent le « produit » qui n’est proposé nulle part ailleurs. Elles ont une réponse illusoire, de rêve, qui laisse sans réponse nos sociétés vides de sens et pleines d’angoisse. La culture dans laquelle nous baignons est une culture de non-réflexion. Le téléspectateur assimile un tas d’informations totalement dispersées, sans cohérence, sans analyse, sans raisonnement. Les sectes savent très bien utiliser cela.»
Il continue: «Les sectes sont un bubon sur le nez de nos sociétés. C’est le signal d’une mauvaise santé de nos sociétés, et c’est en cela qu’elles nous interrogent tous. Pour soigner le bubon, il ne suffit pas de mettre un cataplasme dessus. Il faut traiter nos sociétés de l’intérieur pour qu’elles puissent éviter de produire ce genre d’excroissance.»
À Québec, personne ne réagit franchement. Aucun débat de fond, aucune prise de position publique, aucune volonté réelle de lever le petit doigt contre les sectes. Le Centre Info-Ressources des ex-Témoins de Jéhovah se retrouve bien seul dans sa courageuse lutte. Celui-ci précise: «En fait, personne n’a vraiment conscience du danger que peuvent représenter les sectes. Un danger pour l’individu, pour sa famille, bref pour la société même. Et que fait le gouvernement? Dans l’éducation, dans la santé, qu’est-ce qui est fait sur le terrain?»
À noter qu’il s’agit là de deux secteurs fortement prisés par certaines sectes. Au Québec, des enfants sont retirés du système scolaire classique pour être placés dans des classes privées entièrement gérées par une secte, ou bien des séminaires de marketing sont proposés aux étudiants et aux professionnels afin de leur faire croire qu’ils ont absolument besoin de rejoindre la secte pour améliorer leur force de vente. Ou encore, des personnes refusent de suivre certains traitements médicaux parce que leurs gourous les en empêchent, quitte à en mourir faute de transfusion de sang ou de chimiothérapie, par exemple.
Un refuge pour les sectes françaises
L’un des principaux facteurs de ce récent engouement des sectes pour Québec, c’est la venue de sectes d’origine française. Une venue importante depuis ces dernières années, c’est-à-dire depuis que l’État français a lancé les Renseignements généraux (services secrets français) et la justice aux trousses des gourous, dont plusieurs sont actuellement derrière les verrous. Une «chasse aux sorcières», une «volonté de persécuter les nouvelles religions», «un peu comme l’a subi Jésus en initiant ses contemporains au christianisme», aiment à se défendre certaines sectes. Quoi qu’il en soit, plusieurs ont récemment décidé de retirer leurs billes de France pour les installer ailleurs, de préférence dans des pays francophones où les autorités sont plus souples. D’où le Québec…
Les exemples sont légion. Très rapidement, Joseph di Mambro et Luc Jouret ont implanté une branche québécoise de l’Ordre du Temple Solaire (OTS). Bilan: dix morts au Québec. Claude Vorilhon, alias Raël, s’est définitivement installé près de Montréal, dans le parc Ufoland, situé à Valcourt. De même, le fondateur français de l’Arbre au Milieu exerce ses talents ici.
Il est rare que les sectes françaises échouent. Cela est pourtant arrivé à Invitation à la Vie Intense (IVI) (1), rattrapée jusqu’ici par sa réputation sulfureuse. Fin des années 80, la secte paramédicale profite d’un lien de parenté pour pénétrer les cercles du pouvoir: l’un de ses responsables, Éric Nègre, est le frère de Georgina Dufoix, ancienne ministre des Affaires sociales sous François Mitterrand. La ministre se fait filmer en public avec Yvonne Trubert, le gourou de la secte, et déclare: «J’ai beaucoup d’amitié pour Yvonne Trubert». Sans que Mme Dufoix ne soit directement intervenue en faveur d’IVI, toutefois, la justice française a montré, jusqu’à la fin du dernier septennat de Mitterrand, une certaine indolence dans l’instruction des plaintes déposées contre la secte, notamment celles du Conseil de l’Ordre des Médecins…
Début des années 90, la vice-présidente d’IVI arrive à Québec. Mission: séduire assez de personnes pour s’implanter dans la Capitale. Elle rencontre différentes personnalités, parle d’un projet de garderie, détaille les idées d’Yvonne Trubert en matière médicale, notamment la guérison du cancer par simple imposition des mains du gourou. Un discours qui pourrait bien intéresser, oui, mais voilà, les casseroles se font trop bruyantes pour ne pas se faire entendre, même des plus sourds. La vice-présidente repart, seule avec son cuisant échec.
Signe supplémentaire: même la justice française vient enquêter ici sur les sectes. En mai dernier, le juge d’instruction de Grenoble, Luc Fontaine, est venu rencontrer quelques adeptes encore existants de l’OTS. Il craint, tout comme Jacques Saint-Pierre, responsable de l’enquête sur l’OTS à la Sécurité du Québec, que de nouveaux «transits» (c’est-à-dire des suicides, les adeptes de l’OTS croyant que leurs morts se rendent sur la lointaine planète de Sirius) ne se produisent chez nous d’ici la fin du millénaire…
Au détour d’une discussion, l’évidence transparaît, limpide. Comme si l’on entendait parler un homme d’affaires parti à la conquête d’un marché porteur. Le directeur des relations publiques d’une secte solidement ancrée à Québec souligne, en souriant légèrement: «Je pense que les Québécois s’intéressent de plus en plus à aller chercher des réponses à leurs questions. Je m’en rends compte par le nombre croissant de coups de téléphone qu’on reçoit. Oui, à Québec, il y a une demande…»
Pour en savoir plus…
Site officiel des ex-Jéhovites: http//www.info.net/ajesu/sec.htm
Info-Secte: http//triples.math.mcgill.ca/infocult
Site complet d’information sur plusieurs sectes: http//www.multimania.com/tussier/
Le syndrome du berger, de Jean-Yves Roy. Ed. Boréal, 288 pages, 1999
(1) Groupe répertorié comme l’une des 172 sectes présentes en France, selon le rapport parlementaire n°2468 du 10 janvier 1996 déposé par MM. Alain Gest et Jacques Guyard, intitulé «Les Sectes en France».