Société

Le cas Paradis : Ciel! Ma mari!

«À l’époque le médecin m’avait dit: tiens-toi droit, ça a l’air moins fou d’être soudé droit que d’être soudé tout croche!» Le sourire amer, un citoyen de Québec raconte comment il tente, clandestinement, d’alléger sa souffrance par le cannabis.

Bien qu’Ottawa ait donné le feu vert aux premiers essais cliniques visant à déterminer les effets thérapeutiques de la marijuana, la légalisation du cannabis à des fins médicales n’est pas pour demain. En effet, il faudra attendre encore au moins trois ans avant de savoir s’il y aura ou non une motion en ce sens, soit deux ans et demi de plus que pour le Viagra. Ces délais ne font pas le bonheur de plusieurs individus affligés de maladies incurables comme le cancer, la sclérose en plaques ou le sida qui peuvent se trouver passibles de six mois de prison et d’une amende de 1000 $ pour en avoir fait usage. Parlez-en à Michel Paradis, un habitant du quartier Saint-Roch accusé d’avoir consommé un joint qu’il dit n’avoir même pas eu le temps d’inhaler…

Michel est affligé de pelvispondylite ankylosante, une forme d’arthrite inflammatoire qui atteint principalement les articulations du bassin, de la colonne vertébrale et de la cage thoracique. Dans de rares cas comme celui de Michel, cette affection dégénérative où les os se soudent les uns aux autres peut même s’étendre à l’ensemble des grosses articulations, occasionnant de violentes douleurs. La seule façon de ralentir le développement de la maladie et d’atténuer la souffrance est de poursuivre des exercices d’assouplissement et d’ingérer des doses chevalines de médicaments. Michel était donc condamné à absorber des anti-inflammatoires ainsi que des Tylenol 500 (une bouteille complète de 24 comprimés précise-t-il) quotidiennement, une prescription qu’il n’était plus en mesure de respecter en raison des effets secondaires: «Ces médicaments étaient tellement forts que j’avais des brûlements et des saignements d’estomac continuels.» Dans son cas, la marijuana s’est avéré être d’un grand secours puisqu’elle chasse la douleur presque aussi efficacement, sans effets secondaires. «Depuis deux ans, j’ai pratiquement coupé les anti-inflammatoires, je n’en prends que lorsque la douleur est vraiment intolérable», explique-t-il. La quantité de médicaments qu’il prenait en deux mois, Michel la prend maintenant en un an, une économie de frais qu’il estime à 75 %.

Diagnostiquée alors qu’il avait 18 ans, la maladie poursuit ses ravages depuis 14 ans et occasionne une quantité grandissante de problèmes. Ainsi, plus moyen de se trouver un emploi: «Je ne peux jamais déterminer à l’avance quelle journée la douleur sera insupportable et quand je devrai m’absenter. J’ai bien tenté de me partir un commerce, mais ça a été trop difficile et j’ai fait faillite», raconte-t-il. À ces problèmes d’ordre social, s’ajoutent tous les inconvénients d’ordre physique: «J’ai perdu 70 % de la rotation de la tête et quand je me penche, j’ai de la misère à me toucher les genoux (et non les chevilles!), […] juste le fait de perdre pied sur le trottoir peut me faire boiter d’une hanche pendant 3 à 4 jours à cause du choc.» Dans de telles conditions, on comprend que la maladie de Michel a des incidences psychologiques néfastes, un autre mal qu’il dit combattre avec le cannabis, par son effet euphorisant: «Depuis que je consomme de la marijuana mon moral est nettement meilleur, je suis moins déprimé et tous mes problèmes me paraissent moins grands.»

Des vertus reconnues
Cela fait maintenant près de 20 ans que l’Association médicale canadienne s’est prononcée en faveur de la possession simple de cannabis pour fins thérapeutiques, tout en réclamant des études scientifiques sur la question. C’est que l’efficacité médicinale du tétrahydrocannabinol (THC), principal ingrédient actif de la marijuana, n’a jamais été remise en question. On le retrouve d’ailleurs sous une forme synthétique dans les comprimés de Marinol, un médicament autorisé souvent prescrit à des patients en phase terminale. Mais l’absorption de marijuana par voies digestives ne s’avère pas aussi efficace que par voies respiratoires. En effet, le New England Journal Of Medecine, qui se penchait sur la question en 1997, soutient que l’inhalation permet d’augmenter de façon importante la quantité de THC dans le sang, entraînant ainsi une hausse proportionnelle du taux d’efficacité médicinale.

Michel Paradis voit aussi plusieurs avantages dans le fait d’inhaler du cannabis pour se soigner. Non seulement l’effet est-il presque immédiat, mais il dit pouvoir adapter les bienfaits thérapeutiques selon ses nécessités: «Je peux ajuster le dosage de mon joint et même la quantité que je veux inhaler, deux bouffées et attendre plus tard par exemple.» Il n’a cependant pas encore trouvé de médecin prêt à lui prescrire de la mari, une décision qui serait mal vue selon lui.

À 32 ans, Michel considère avoir passé le stade des expériences adolescentes. Consommer de la marijuana n’est pas une partie de plaisir pour lui, mais plutôt une façon de conserver sa locomotion et son autonomie: «Je continue à vivre, je ne fais pas que me geler, j’ai plus d’ambition que ça même si ma maladie provoque beaucoup d’inconvénients.»

À l’heure qu’il est, Michel se prépare à passer en cour où il espère que sa situation peu enviable sera comprise. Il a aussi entamé des procédures pour rencontrer le député de son comté afin d’obtenir une exemption lui permettant de posséder et de cultiver du cannabis pour fins médicales. Une demande qui, espère-t-il, se retrouvera un jour sur le bureau du ministre de la Santé, Allan Rock. Malgré la chaleur de l’été, il se présentera sûrement en cour avec un chandail de laine entre les mains, juste au cas où on aurait activé un de ces climatiseurs qui lui causent des raideurs s’échelonnant sur plusieurs jours…