Société

La semaine des 4 jeudis : Un chien fou

Les infirmières sont dans la rue. Le 1er juillet, elles s’étaient revêtues de rouge et brandissaient des petits drapeaux du Canada. L’événement à saveur politique est agaçant: il y a fort à parier que nos grévistes ne célèbrent pas tant le Canada que le bonheur de faire sacrer le gouvernement indépendantiste qui les emploie.

Les infirmières brandissent des pancartes. Sur quelques-unes d’entre elles est écrit «Bouchard égale Milosevic», rien de moins. La phrase est d’une stupidité si grossière qu’il n’est pas nécessaire de la commenter. L’injure a été mise bien en vue à quelques reprises dans les reportages télé sur «les douces» grévistes. Comment Lucien Bouchard la supporte-t-elle?
Peut-être affichera-t-il la mine dégoûtée de René Lévesque lorsqu’on l’avait baptisé «Le Boucher de New Carlisle».

Lorsque la région de la Capitale nationale précipita le dernier échec référendaire des souverainistes, il s’en trouva plus d’un pour accuser les salariés de l’État de se venger mesquinement des coupures de salaire subies au cours des dernières années.

En portant leur petit costume rouge, les infirmières ont la même attitude.

Choisir de ne pas réélire un gouvernement constitue un droit fondamental pour chaque citoyen. Mais la question nationale est-elle si déconsidérée qu’elle doive éternellement fluctuer au gré des états d’âme et des revenus de quelques classes d’employés? Brader pour un peu d’argent une option si fondamentale reste un bel exemple d’étroitesse d’esprit. Les Québécois devraient être au-dessus de cela.

Combien de fédéralistes parmi les infirmières vêtues de rouge? Probablement bien peu. Leur opinion là-dessus varie probablement au gré des concessions patronales.

Je suis assez surpris par le nombre de ceux qui, autour de moi, ne sont pas d’accord avec cette espèce d’image d’Épinal sacrificielle et héroïque que véhiculent les infirmières. Beaucoup ne les considèrent pas comme des modèles de compréhension et de compassion.

Ils doivent compter parmi ceux qui se sont fait traiter plutôt vertement par un personnel hospitalier parfois inhospitalier, souvent condescendant, habituellement désabusé.

On a tous connu cette fille à l’air perpétuellement bête qui vous enfonce une aiguille dans le bras ou un thermomètre dans le cul avec autant d’égards que si vous étiez un jambon à l’ananas. On en a aussi tous connu une qui était plutôt correcte… dois-je ajouter.

Les infirmières ont déjà gagné. Nul n’osera sanctionner plus avant cette gang de filles qui font la grève avec plus de discipline qu’un régiment de l’armée. Mais moi, qui les entends beugler en coeur so-so-so-solidarité et les regarde lever la patte comme le bonhomme Carnaval, j’ose vous le dire, pas si douces, les douces…

Donc, les infirmières sont dans la rue et comme le dit la sagesse populaire: «Au Québec, ces temps-ci, on n’est pas mieux traité qu’un chien». Pas sûr.

Quelques télés et au moins une radio se sont amusées à comparer méchamment la qualité de soins de santé prodigués aux humains avec ceux offerts aux quadrupèdes, chiens, chats, veaux, vaches, cochons. Pour peu qu’il paye, l’animal ressort gagnant de ces enquêtes.

Il est difficile de regarder son chien vieillir. Spécialement si son vieux sac à puces oublie peu à peu qui on est, ainsi que les pirouettes idiotes qu’on lui avait patiemment apprises.

Après douze ans de ménage, Fido, un brin usé au coude, vous contemple chaque matin avec une petite mine de douanier devant un autobus plein de touristes colombiens? Comme Liz Taylor, il ne dort plus la nuit? Ces symptômes, contrairement à ce que tout le monde pourrait croire, ne sont pas nécessairement dus au vieillissement mais à une toute nouvelle maladie baptisée le «syndrôme de la dysfonction cognitive canine». L’alzheimer du chien, en quelque sorte.

Qui dit maladie dit médicament.

La société Pfizer, qui fabrique une multitude de belles pilules pour bipèdes surmenés, vend depuis peu la solution: «Anipril [une substance de la famille des chlores], affirme la publicité, peut rajouter de belles années à l’existence de Fido». L’heure est grave: à l’aube de l’an 2000, l’Amérique vient d’inventer la psychopharmacologie canine. Vive le progrès!

Le poison qui stimule l’intellect fut d’abord destiné à l’usage humain. Malheur, malgré un beau potentiel de déglaçage des neurones, il présente une telle collection d’effets secondaires (vomissements, diarrhée, anorexie, léthargie, augmentation des comportements destructifs, agressivité…) que rien ni personne doué de parole et capable de crier «assez!» ne pouvait le tolérer. Prenant au mot l’expression «malade comme un chien», on l’a donc recyclé pour les cabots qui ont peut-être des humeurs, mais rien à redire.

Voyez-vous déjà l’avantage qu’il y a à vivre avec un chien alerte qui se vide des deux bouts sur le tapis, mord tout ce qu’il trouve sur son passage et danse sur des chansons d’Helmut Lotti? Les vétérinaires qui ont épuisé leur stock de gogos inquiets du ver du coeur – cette maladie ultra-bidon – le voient probablement. Laissez-nous nos vieux clébards débiles.

Ah, j’oubliais! La substance est sévèrement contre-indiquée pour les roquets qui consomment des antidépresseurs…

Durant le congé du déménagement, j’ai rencontré deux caniches parisiens, très classes, très français, genre Jean-Paul Belmondo décati. Fraîchement immigrés, ils portent les médailles des deux ou trois municipalités où ils ont brièvement séjourné depuis leur arrivée. Leurs propriétaires étaient tout surpris qu’on impose ici à Médor et à Lulu une taxe de bienvenue héritée de l’âge féodal. À Québec, à Sillery, à Sainte-Foy, pour épargner trente dollars la médaille, chacun cache son chien. Qu’on utilise au moins cet argent pour rafraîchir les bornes-fontaines.

Les clebs que j’ai connus n’ont pas profité longtemps de ce statut temporaire, ils sont rentrés en ce pays où, comme chacun le sait, le chien sème ses petits bonheurs gratuitement au gré de semelles bienveillantes. Peuvent-ils être remboursés? Nul ne le sait.