Société

Aliments transgéniques : Paniquons-nous pour rien?

À en croire les médias, les organismes génétiquement modifiés (OGM) sont hyper-dangereux pour la santé. Or, selon le docteur WILF KELLER, du Conseil national de la recherche du Canada, aucune étude scientifique ne vient corroborer de telles affirmations. Appuyé par une centaines de chercheurs en biotechnologie, le docteur Keller présentait une pétition la semaine dernière, réclamant un vrai débat sur la  question.

Accusations non fondées, désinformation, scénarios apocalyptiques: les aliments transgéniques ont bien mauvaise presse, soutient le docteur Wilf Keller. Responsable du laboratoire de biotechnologie au Conseil national de la recherche du Canada, le docteur Keller affirme que les organismes génétiquement modifiés sont élaborés sous haute surveillance, et qu’ils peuvent être consommés sans danger par les humains.

Appuyé par une centaine de ses collègues, le docteur Keller a dénoncé publiquement la semaine dernière l’impéritie des médias, réclamant du même souffle un débat éclairé sur la question des OGM. Les scientifiques réagissaient à des propos qu’ils jugent mensongers – comme ceux de David Suzuki, qui prétend que «tout politicien ou scientifique qui affirme que les OGM sont sans danger est ou bien menteur, ou bien stupide». Les chercheurs rétorquent que les aliments transgéniques constituent un véritable pas en avant pour la société, et qu’il est grand temps d’arrêter de les accuser de tous les maux sans avoir les preuves scientifiques pour le faire.

Docteur Keller, que pensez-vous de la couverture qu’ont faite les médias sur les OGM jusqu’à présent?
Beaucoup de faussetés ont été véhiculées par les médias à propos des OGM. On a l’impression qu’ils ont voulu faire peur aux gens. J’ai lu énormément de choses qui n’étaient pas basées sur des faits scientifiques, ce qui est pourtant primordial quand vient le temps de traiter d’un tel sujet. Nous ne voulons pas que le public soit écarté du débat sur les aliments transgéniques: nous voulons simplement que le débat soit basé sur des faits. Or, actuellement, ce n’est pas le cas. Les gens qui affirment que les OGM ne sont pas sécuritaires mentent, car aucune étude scientifique ne les appuie.

Avez-vous des exemples?
Ici, en Saskatchewan, nous avons un parti vert qui s’appelle le New Green Alliance. Lors des dernières élections provinciales, les porte-parole de ce parti affirmaient que les aliments qui contiennent des OGM renferment des antibiotiques: c’est tout à fait faux. De plus, dernièrement, je regardais une émission sur le réseau ABC; l’animateur y expliquait que certaines tomates que l’on retrouve sur le marché contiennent des gènes de poisson. Là encore, c’est faux! C’est ce genre d’aberrations que nous voulons dénoncer.

Selon vous, les Canadiens sont-ils adéquatement protégés?
Oui. Au Canada, nous avons un excellent dossier en ce qui a trait aux tests d’aliments. Mieux: les méthodes employées pour tester les aliments évoluent au fur et à mesure que de nouvelles techniques et de nouveaux paradigmes scientifiques voient le jour. Nous n’avons aucun cas répertorié de quelqu’un qui serait mort ou qui serait tombé malade à cause des OGM; et personne ne peut prétendre le contraire.

Pourtant, plusieurs personnes sont mortes à cause du sang contaminé distribué par la Croix-Rouge. Les mécanismes de protection sont loin d’être infaillibles_
Justement, la biotechnologie est l’un des meilleurs outils dont nous disposons actuellement pour contrer la contamination! Sans prêcher pour ma paroisse, je peux affirmer que les techniques développées par la génétique auraient été très efficaces pour tester le sang contaminé, et qu’elles nous auraient évité bien des problèmes… La biotechnologie est régie par des codes très stricts, qui empêchent tout risque de contamination.

Selon vous, l’étiquetage des produits contenant des OGM devrait-il être obligatoire?
C’est l’une des grandes questions de l’heure. Présentement, la loi canadienne oblige les producteurs d’aliments à identifier sur l’emballage le contenu du produit final, mais pas le contenu de toutes les étapes de sa fabrication.

Par exemple, au Canada, la plante génétiquement modifiée la plus répandue est le canola: on l’a modifiée pour la rendre plus résistante aux herbicides. Or, quand vous retirez l’huile de la plante, il ne reste aucune trace des manipulations génétiques. On est incapable de dire si le produit final, c’est-à-dire l’huile de canola, a été fait à partir de plantes génétiquement modifiées. Devrait-on obliger les producteurs à écrire que leur huile est produite à partir de plants génétiquement modifiés, même s’il n’y a aucune différence en bout de ligne? Je crois que ça ne ferait que confondre le public.

Mais une consultation publique doit avoir lieu. Le gouvernement fédéral a d’ailleurs prévu une rencontre sur l’étiquetage volontaire, à Ottawa, ce mois-ci.

On dirait que les seuls qui aient avantage à ce que des OGM se retrouvent dans nos assiettes, ce sont les compagnies qui les produisent. Quel intérêt avons-nous, comme consommateurs, à manger des OGM?
C’est une très bonne question. Je dirais même que c’est LA question que tout le monde doit se poser. Effectivement, l’industrie de l’alimentation traverse une période de consolidation. Les compagnies sont de plus en plus grosses, et bientôt, elles pourront choisir quels produits se retrouveront ou non sur nos étagères. Mais que voulons-nous, comme consommateurs? Nous voulons le meilleur produit au meilleur prix, et c’est justement l’une des choses que permet la manipulation génétique.
Ceci dit, je pense que les consommateurs ont encore le choix. Les cultivateurs ne sont pas obligés de faire pousser des aliments transgéniques, et je crois que c’est une bonne chose: c’est signe qu’il y a encore de la place pour les produits traditionnels.

Êtes-vous, en tant que chercheur, tributaire des investissements des compagnies de biotechnologie?
Le département que je dirige est financé au deux tiers par le gouvernement: le reste est financé par différentes compagnies oeuvrant dans le milieu de la biogénétique. Cela dit, nous ne sommes pas dépendants de ces compagnies: si elles arrêtaient de nous supporter demain matin, nous n’aurions pas à changer nos programmes.
Je crois qu’il est important de maintenir et d’augmenter les investissements dans les universités. Le secteur public doit être fort s’il veut engendrer de nouvelles idées et retenir les meilleurs chercheurs. L’important est d’arriver à un équilibre entre le secteur public et l’industrie. Je ne pense pas que les gens veuillent une société où la recherche serait entièrement entre les mains du public, ou entièrement entre celles du privé: il faut un équilibre. Je crois qu’il est souhaitable d’avoir des partenaires commerciaux dans la mesure où le secteur public reste fort.