La responsabilité du politicien s’arrête-t-elle au code criminel? C’est un peu la question que nous pose Gerry Weiner, «par-devers lui-même», comme ils lui diraient dans le Bas-du-Fleuve.
Gerry Weiner, c’est ce conseiller municipal promu au comité exécutif par le maire Bourque quasiment avant son élection, tant le maire était heureux de nous présenter sa recrue.
Monsieur Weiner était tellement heureux itou qu’il a oublié de tout dire au moment de son assermentation, il y a plus d’un an. L’excitation du moment, faut croire: il a omis de divulguer son intérêt dans une compagnie qui fait de l’immobilier à Montréal. Hon!
Ainsi, il est accusé de s’être placé en situation de conflit d’intérêts et d’avoir menti à la population dans sa déclaration d’intérêts pécuniaires. Il a déclaré sous serment n’avoir aucun intérêt dans des entreprises susceptibles d’avoir affaire avec la Ville de Montréal, lors de sa nomination au comité exécutif, en décembre dernier.
C’est que monsieur Weiner et son épouse sont les seuls actionnaires de la compagnie 3391981 Canada inc., dont le siège social est aussi leur domicile. La compagnie au nom évocateur possède un terrain près du marché Atwater et du canal Lachine, et veut y construire un immeuble commercial avec des condos. Or, monsieur Weiner siège à l’instance qui aura, au bout du compte, à approuver ou non la demande de changement de zonage pour permettre la construction du projet.
Voilà pour les faits.
Une enquête de la Sûreté du Québec est instituée à la demande du gouvernement du Québec, pour voir si monsieur Weiner n’aurait pas enfreint quelque loi criminelle. La semaine dernière, le verdict est tombé: pas d’accusations à porter.
«Alléluia, le prince est blanchi, voilà la preuve que la vertu du monsieur est sauve et irréprochable», a dit grosso modo l’administration Bourque, par la voix de son président du comité exécutif, Jean Fortier. On nous a demandé gentiment de lui foutre la paix maintenant, comme si on l’avait toujours roulé dans la farine et qu’on avait voulu le jeter comme un vieux kleenex.
Wô! Ça va faire, les couleuvres. On nous en a fait tellement avaler qu’on frise aujourd’hui l’indigestion. Pour les amis du maire, Gerry Weiner ne peut être accusé de conflit d’intérêts parce qu’il se la ferme dans les discussions au comité exécutif relatives à son projet.
On le sait-tu, ça, nous autres? Ce que nous savons, cependant, c’est que le monsieur accorde à ses petits amis et collègues, pour ne pas dire ses frères d’armes, le droit de vie ou de mort sur un projet dans lequel il a des intérêts. Des gens qu’il côtoie en toute amitié, presque tous les jours. Il se la ferme peut-être, mais la situation parle d’elle-même.
Le commun des mortels n’a pas accès aux discussions du comité exécutif. Il doit faire une confiance aveugle à l’administration actuelle; et Dieu, le Diable et à peu près tous les Montréalais savent qu’en matière d’éthique, de moralité et de transparence, l’administration du maire Bourque est sous probation: financement illégal du parti, décisions arbitraires en urbanisme; contrats importants sans appel d’offres, etc.
En tout cas, il ne doit pas y avoir seulement absence de conflits d’intérêts, il doit y avoir aussi l’apparence d’absence. Autrement dit, on n’enferme pas un hypoglycémique dans une pâtisserie en espérant qu’il ne touche à rien. Déjà que le lien de confiance entre les citoyens et le politique est si ténu à Montréal, ça demande justement une éthique au-dessus de tout soupçon.
Mais voilà, la probité n’est pas l’apanage de la politique municipale. Pour une seule raison: l’oeil public. Ou plutôt l’absence de.
Le conseil municipal de Montréal ne reçoit pas la moitié de l’attention publique qu’ont l’Assemblée nationale ou le Parlement fédéral. Et Montréal est la plus grande ville du Québec. Imaginez ce que ce doit être dans une ville moyenne de la région métropolitaine, cinquante fois plus petite que Montréal.
Pour moins que ça, des politiciens fédéraux et provinciaux ont été forcés de démissionner, de mettre fin à leur carrière politique avant d’avoir droit à la pension de député.
C’est ça, la morale publique.
J’ai déjà donné
N’envoyez plus vos dons à Équipe Bourque / Vision Montréal, le parti politique du maire. L’organisation politique nous a fait savoir qu’elle n’a plus besoin de contributions volontaires illégales puisque maintenant, elle peut puiser légalement à même les fonds publics de la Ville – c’est-à-dire: vos contributions obligatoires, qui s’élèvent à plus d’un demi-million de dollars dans le cas de Montréal.
En effet, une interprétation de la loi de l’accès à l’information par un juge de la Cour supérieure permet dorénavant aux partis politiques municipaux de jouir, à leur discrétion, des budgets de recherche qui leur sont accordés, loin des regards indiscrets de citoyens mal intentionnés. Moi, par exemple. Ou vous, peut-être.
Du coup, le juge a effacé la frontière entre le travail politique légitime, et le travail partisan, qui est pas mal moins légitime.