Les jeunes et le syndicalisme : La maudite machine
Société

Les jeunes et le syndicalisme : La maudite machine

Pour plusieurs jeunes, les grosses centrales syndicales sont des clubs fermés, des paquebots remplis d’hommes et de femmes aux cheveux gris qui ne pensent qu’à défendre leurs acquis. Devant cet état de fait, on a le choix: critiquer, ou se relever les manches et tenter de changer les choses de l’intérieur. C’est ce que tentent de faire de nombreux jeunes syndicalistes aux quatre coins du Québec. Mais peut-on vraiment rajeunir le discours syndical?

«Je pense que le syndicalisme est nécessaire, mais je me méfie des institutions syndicales actuelles. Je trouve qu’elles sont assises sur des valeurs qui datent du début des années soixante-dix, qu’elles manquent terriblement de souplesse et qu’elles ont sérieusement besoin de se renouveler.»

François Rebello ne mâche pas ses mots. Président de Force Jeunesse, un groupe de pression qui lutte pour faire avancer certains dossiers concernant les jeunes, tels le gel des frais de scolarité et l’interdiction des clauses discriminatoires (communément appelées: clauses orphelin), ce militant de trente-quatre ans est à l’image de sa génération: critique et sceptique. Pour lui, les centrales syndicales – comme les partis politiques – sont de gros paquebots luxueux remplis d’hommes et de femmes aux cheveux gris. Les jeunes de service (quand il y en a) sont confinés à la cale…

En juin dernier, Force Jeunesse publiait un document portant sur les conditions de travail des jeunes employés non syndiqués oeuvrant dans le secteur des services. Intitulé Le Silence d’une main-d’oeuvre jetable, ce rapport préliminaire d’une cinquantaine de pages posait une question: Pourquoi les jeunes ne se regroupent-ils pas pour améliorer leurs conditions de travail? Réponses proposées: 1) ils connaissent mal les lois chargées de les protéger; 2) ils considèrent leur travail actuel comme temporaire; et 3) ils se méfient des organisations syndicales.

«Bien que les jeunes trouvent important d’être syndiqués, on remarque qu’ils ne s’identifient que très peu à cette forme d’organisation, affirme le rapport. Ils ne souhaitent pas utiliser une approche conflictuelle pour solutionner leurs problèmes avec leur employeur. [Quant à ceux qui ont déjà été syndiqués, ils] voient dans la convention collective, une certaine rigidité qui peut parfois mener à des situations d’iniquité ou d’exagération dans son application.»

Ex-président de la Fédération des étudiantes et des étudiants du Québec (FEEQ), Rebello n’est pas un individualiste à tous crins: il est convaincu que l’union fait la force. Mais il trouve que le syndicalisme est infecté par le virus corporatiste. «Le syndicalisme est un outil que les travailleurs se sont donné pour améliorer leurs conditions de travail, explique-t-il. C’est un moyen. Malheureusement, lorsqu’on regarde ce qui se passe dans les grandes centrales, on a l’impression que le syndicalisme est devenu une fin en soi. Les gens grimpent dans la structure, s’encrassent et perdent contact avec ce qui se passe sur le terrain. Résultat: on se retrouve avec des institutions sclérosées, qui n’acceptent pas la critique et qui sont incapables de se remettre en question. On n’a qu’à prendre le dossier des clauses orphelin, qui créent deux classes de travailleurs: les anciens et les nouveaux. Ça a pris des années avant que les grandes centrales reconnaissent que ces clauses étaient discriminatoires! On nous disait que c’était un problème fictif, que les jeunes se plaignaient pour rien, que ces pratiques avaient disparu à la fin des années quatre-vingt… Et après ça, on se demande pourquoi les 15-34 ans haussent les épaules quand on leur parle de syndicalisme! Pour eux, les grandes centrales ne servent qu’à une seule et unique chose: protéger les acquis de leurs membres. Après eux, le déluge.»

«Impliquez-vous!»
Cela dit, les jeunes ne sont pas tous aussi sceptiques. Certains ont décidé de s’engager activement dans leur syndicat local. C’est le cas de Stéphane Brault. Président du Syndicat de travailleurs et des travailleuses de Terre des Hommes (STTDH), affilié à la puissante CSN, ce travailleur saisonnier de trente et un ans a fait les manchettes en juillet dernier alors que les membres de son syndicat, qui réclamaient un traitement équivalent à celui des employés municipaux, décidèrent de déclencher une grève. Pour lui, l’action syndicale est toujours aussi pertinente aujourd’hui qu’il y a trente ans. «Si les syndicats utilisent les mêmes méthodes que dans les années soixante-dix, fait-il valoir, c’est parce qu’elles ont fait leurs preuves. Effectivement, les jeunes ont de la difficulté à se faire entendre dans les assemblées générales. Mais ils n’ont personne d’autre qu’eux-mêmes à blâmer. S’ils s’impliquaient davantage, ils auraient plus de poids dans les prises de décision et pourraient faire valoir leurs points de vue. Malheureusement, ils préfèrent chialer dans leur coin en se croisant les bras… Quand on a voté pour la grève, par exemple, il y avait seulement cent cinquante membres présents sur cinq cent cinquante.»

Cet été, Brault a déplacé beaucoup d’air et est devenu le «poster boy» des jeunes syndicalistes. Mais son combat ne fait pas l’unanimité. Emmanuelle Villeneuve, une militante de vingt-quatre ans qui a implanté un syndicat dans une succursale de la chaîne de librairies Renaud-Bray, critique ses méthodes. «Ce ne sont pas tous les milieux de travail qui ont besoin d’être syndiqués, croit-elle. Quand ça va bien, on n’a pas besoin de syndicat. Syndiquer les employés de La Ronde, par exemple, est complètement ridicule. C’est un emploi d’été, pas une carrière! Et puis neuf dollars de l’heure pour faire fonctionner des manèges… Je n’ai jamais fait ça!»

Qu’à cela ne tienne: Stéphane Brault persiste et signe. Selon lui, si les jeunes se montrent aussi méfiants envers les syndicats, c’est la faute aux médias. «Il n’y a aucune éducation syndicale à l’école. On nous parle d’économie et d’entrepreneurship, mais jamais de syndicalisme. Et quand on traite des syndicats dans les bulletins d’information, c’est toujours sous un angle négatif: on montre des grèves, des lignes de piquetage, des travailleurs qui lèvent le ton et qui bloquent des rues… Nous, à Terre des Hommes, on a réussi à décrocher une augmentation de salaire de 9 à 15 % sur quatre ans pour les travailleurs saisonniers. Si ce n’était du syndicat et du vote de grève, les travailleurs n’auraient jamais obtenu de telles augmentations. Ils auraient eu 3 % sur trois ans, comme l’offrait l’employeur, c’est tout.»

Dominique Caza a trente-quatre ans. Orthopédagogue à la Commission scolaire des Trois-Lacs, elle siège au comité exécutif du Syndicat de l’enseignement de la région de Vaudreuil. Comme Brault, elle croit dur comme fer aux vertus du syndicalisme et s’engage activement. «Je suis membre du comité national des jeunes de la CEQ, je suis responsable du dossier des femmes dans mon syndicat local, je m’occupe de la mobilisation, j’organise des manifs… Oui, c’est vrai que les syndicats sont de grosses machines rigides. Oui, c’est vrai que les membres plus âgés ont tendance à être sur la défensive et à protéger leurs acquis. Oui, c’est vrai qu’à chaque fois qu’un jeune propose une idée dans une assemblée, il y a toujours un bonhomme grisonnant pour dire: "On a essayé ça en 1982, et ça ne marche pas…" Et puis? Est-ce une raison pour ne rien faire? Si on restait chacun dans son coin, ça serait pire! On dit souvent que les gens qui occupent des postes élevés dans les structures syndicales sont déconnectés d’avec le bas. Mais souvent, c’est l’inverse: c’est le bas qui est déconnecté d’avec le haut! Les gens ne se déplacent pas, ils ne vont pas voter, ils ne s’intéressent pas à ce qui se passe dans leur milieu de travail. Ils se contentent de payer leur cotisation, c’est tout. Or, le syndicalisme, c’est comme la démocratie: il ne suffit pas de faire un X sur un bulletin de vote tous les quatre ans. Il faut être actif, s’impliquer. Moi, j’ai deux enfants, un de onze ans et un de neuf ans, et ça ne m’empêche pas de participer à plusieurs réunions syndicales par semaine. Je m’organise…»

Des vieux jeunes?
Dominique Caza est une syndicaliste pure et dure. Si ce n’était de sa voix, qui trahit sa jeunesse, on croirait entendre une militante de la belle époque du Front commun. Son discours semble avoir été écrit par le trio Pepin-Charbonneau-Laberge. Pourtant, elle n’a même pas trente-cinq ans. Les jeunes syndicalistes penseraient-ils exactement comme les plus vieux? Qu’est-ce que les jeunes apportent de vraiment neuf dans le discours syndical?

«Du style, de la couleur, répond l’orthopédagogue. Les jeunes sont plus optimistes, moins amers. Ils veulent que leurs manifs soient amusantes. Par exemple, quand on faisait du piquetage, on ne se contentait pas de brandir des pancartes et de crier des slogans comme les plus vieux. On apportait de gros bols de pinottes, pour dire qu’on refusait de travailler pour des pinottes…»

C’est la seule nouveauté que les jeunes proposent? Des pinottes? «Ben, des moyens de pression, il n’y en a pas cinquante. Quand ça ne marche pas, tu sors et tu fais la grève…»
Stéphane Brault va dans le même sens: «Il n’y a pas grand-chose qui distingue les jeunes syndicalistes des plus vieux. Ceux qui s’imaginent pouvoir réinventer la roue se retrouvent souvent dans une impasse. La seule chose qui divise les deux groupes, c’est le style. Les jeunes aiment organiser des occupations, alors que les militants plus âgés préfèrent faire du piquetage. On arrive aussi avec des idées plus originales, comme boire du Pepsi sur notre lieu de travail afin d’embêter Coke, le plus gros commanditaire de La Ronde.»

Manon Carrier a vingt-huit ans. Elle est infirmière au Complexe de santé Paul-Gilbert Charney, à Québec, et agent de grief pour la Fédération des infirmières et des infirmiers du Québec (FIIQ). Lorsqu’on lui demande ce que les jeunes syndicalistes apportent de nouveau, elle hésite puis répond: «Bof, pas grand-chose. On se fie aux dirigeants qui sont en place, ils ont de l’expérience et savent ce qu’il faut faire.»
Bref, on est loin de la révolution. À en croire ces militants, il y a autant de différences entre un jeune syndicaliste et un vieux syndicaliste qu’entre Preston Manning et Mario Dumont. Seule la coupe de cheveux est différente. Et encore…

De locomotive à remorque
Réjean Breton enseigne le droit du travail à l’Université Laval. Il vient de publier Les monopoles syndicaux dans nos écoles et dans nos villes (Éditions Varia), un pamphlet dénonçant les excès de certaines pratiques syndicales. Selon lui, il n’y a pas de place pour la dissidence dans les gros syndicats. «Les jeunes syndicalistes tiennent le même langage que les plus vieux, déplore-t-il. Ils parlent la même langue de bois. Ils n’ont pas ouvert la bouche qu’on sait déjà exactement ce qu’ils vont dire. Ils critiquent certaines dispositions des conventions collectives, comme les clauses discriminatoires, mais ne remettent jamais en question le contexte qui les a fait naître. Or, à quoi cela sert-il de s’attaquer aux effets si on refuse de voir les causes? Les clauses orphelin constituent un symptôme d’un mal beaucoup plus profond, que j’appelle "la culture de la permanence": le fait qu’on substitue l’ancienneté à la compétence dans la gestion d’une entreprise, le fait qu’un prof peut continuer d’enseigner pendant vingt ans, même s’il est totalement incompétent. C’est ça que les jeunes doivent combattre! C’est ce qui les bloque! Malheureusement, ce n’est pas demain la veille qu’on va voir un jeune syndicaliste attaquer ce principe sacro-saint. Si un jeune de trente ans veut grimper dans la structure syndicale, il doit se fondre dans le moule…» Et se contenter d’apporter des pinottes dans les manifs.

Heureusement, il reste encore des idéalistes pour brasser la cage – comme Brigitte Lemieux, qui enseigne les sciences à l’école Saint-Maxime à Laval. Prof depuis huit ans, cette jeune femme de trente-trois ans a décidé de s’impliquer activement dans son syndicat local (le Syndicat de l’enseignement de la région de Laval) en 1993. «Je n’ai pas fait le saut à cause des questions salariales, explique-t-elle. En fait, je trouve que les profs sont plutôt bien payés. Non, ce qui me choquait, c’est le fait que l’État ne cesse de couper dans le nombre de psychologues et d’orthopédagogues disponibles dans les écoles, tout en augmentant la tâche des enseignants. Je voulais savoir pourquoi on dispose de moins en moins de ressources alors que les jeunes ont de plus en plus besoin d’aide, et pourquoi je me retrouve parfois avec trente-six élèves dans mes classes alors que la moyenne nationale est de trente.»

À l’instar de Réjean Breton, Brigitte Lemieux rêve du jour où l’on pourra juger de la compétence des profs. «Si l’on est capable d’évaluer les stagiaires avec des critères précis, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas faire la même chose avec les profs, dit-elle. Malheureusement, les enseignants sont jaloux de leur autonomie, et voient toute tentative d’intervention d’un très mauvais oeil.»

Brigitte Lemieux critique également la lourdeur des structures syndicales. «C’est très difficile de ne pas s’user quand on s’implique activement. Tout est long, compliqué et hyper-hiérarchisé. J’ai réussi à décrocher un poste au Comité national des jeunes de la CEQ, et j’ai décidé de revenir à mon syndicat local à mi-mandat, après un an et demi. Je trouvais qu’on était déconnectés de ce qui se passe sur le terrain. Je me pose aussi des questions quant aux moyens de pression utilisés. Prends le dossier dont tout le monde parle ces temps-ci, le fait que les profs refusent de s’occuper des activités parascolaires. Qui pénalise-t-on en agissant de la sorte? Pas le gouvernement, mais les étudiants, ceux-là mêmes qu’on est censés aider! Il me semble qu’on aurait pu employer d’autres moyens, comme refuser de prendre les présences au début des cours, ou retenir les notes des étudiants et ne pas les envoyer au Ministère. De cette façon, c’est l’État qu’on aurait embêté, pas les jeunes.»

«En fait, la principale chose que je reproche aux syndicats, c’est de ne plus jouer le rôle de locomotive, conclut-elle. Depuis quelques années, les grandes centrales sont à la remorque de ce qui se passe, elles se sont repliées sur elles-mêmes et se contentent de défendre les intérêts corporatifs de leurs membres. C’est très terre à terre, et ça manque singulièrement de vision.»

L’oeuf et la poule
Malgré ses réserves, Brigitte Lemieux continue tout de même de militer au sein de la CEQ, car elle déteste jeter l’éponge. Mais d’autres militants déçus n’ont pas eu sa patience, et ont décidé de former une structure parallèle. C’est ce qu’a fait Jean-François Roberge en juin 1998. Professeur au niveau primaire à l’école La Chanterelle, à Saint-Basile-le-Grand, il a fondé l’Association de défense des jeunes enseignants du Québec (ADJEQ), un organisme qui regroupe six cents membres. «J’ai décidé de fonder l’ADJEQ car je trouvais que les militants censés défendre les intérêts des jeunes enseignants au sein de la CEQ ne nous représentaient pas, explique Roberge. Comment pourrait-il en être autrement? Les membres du Comité Jeune CEQ sont nommés par l’exécutif du syndicat! Non seulement parlent-ils la même langue de bois que les plus vieux, mais ils n’ont aucune lattitude, et ne peuvent pas vraiment remettre en cause les pratiques de la Centrale. Ils n’apportent rien de neuf, ne brassent pas la cage… Et Dieu sait que la CEQ a besoin d’être brassée! Prenons seulement le dossier de la compétence. Quand est venu le temps de discuter de l’évaluation des profs et de l’éventuelle création d’un Ordre professionnel des enseignants, les bonzes de la CEQ se sont tout de suite prononcés contre, de façon radicale et sans même consulter leurs membres. Or, à l’ADJEQ, nous faisons preuve d’une plus grande ouverture d’esprit. Nous ne sommes pas aveugles, nous savons que des profs incompétents sont effectivement protégés par leur syndicat, et nous consultons nos membres sur la question.»

Pour Sylvain Bisaillon, par contre, la création d’une association comme l’ADJEQ est une erreur monumentale. Fils de syndicaliste, ce jeune homme de vingt-neuf ans, qui milite au sein de l’Alliance internationale des employés de scène, de théâtre et de cinéma (affiliée à la FTQ), a signé sa première carte de syndicat à l’âge de seize ans. Pour lui, la mise sur pied de réseaux parallèles participe à l’affaiblissement du pouvoir de négociation des jeunes. «Je préfère réformer une structure qui existe plutôt que de claquer la porte et d’essayer d’en construire une nouvelle à côté, déclare-t-il. Il n’y a qu’une façon d’amener les plus vieux à nous écouter: assister aux assemblées, prendre notre place et nous emparer du micro!

«C’est la théorie de l’oeuf et de la poule, conclut François Rebello: les syndicats défendent mal les jeunes car les jeunes ne s’impliquent pas; et les jeunes ne s’impliquent pas car les syndicats défendent mal les jeunes. C’est un cercle vicieux… C’est facile de dire aux jeunes de remplir les salles et de militer. Mais en fait, c’est aux leaders syndicaux de faire le premier geste. C’est à eux de briser ce cycle infernal. Après tout, il en va de l’avenir du mouvement syndical…»