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La mondialisation : Pour ou contre?
Société

La mondialisation : Pour ou contre?

Pour les uns, la mondialisation exporte la richesse dans les pays pauvres. Pour les autres, elle ne fait qu’y exporter la misère. Faut-il arrêter la mondialisation? Est-ce possible? Est-ce souhaitable? Deux points de vue pour mieux y voir  clair.

POUR

La mondialisation a beau faire des dégâts, elle permet d’abord et avant tout d’améliorer le sort de millions d’êtres humains à travers le monde, soutient Pierre Fortin, professeur au département des sciences économiques de l’UQAM, et chroniqueur en économie au magazine L’actualité. Vous trouvez que la machine n’est pas au point? Descendez dans la rue avec vos pancartes et vos lunettes de ski, et gueulez pour l’améliorer, pas pour l’arrêter…

La mondialisation est-elle un mouvement inéluctable, ou un courant auquel il est possible, voire souhaitable, de s’opposer?
Vouloir arrêter la mondialisation, c’est comme vouloir empêcher les marées de monter et de descendre: c’est impossible! Depuis les quarante dernières années, les échanges de biens et de services entre les pays ont connu un développement très marqué. Au Québec, il y a dix ans, seulement 20 % de notre production était exportée; aujourd’hui, c’est 35 %. Au cours de la même période, la proportion de notre production qui était destinée aux autres provinces du Canada est passée de 25 à 20 %. C’est donc dire que notre économie est de plus en plus reliée à celle des autres pays. On ne peut y échapper, c’est un mouvement global.

Comment les pays pauvres considèrent-ils la mondialisation?
De façon générale, les pays pauvres – et je ne parle pas ici des gens qui vivent dans les pays riches et qui se préoccupent du sort des pays pauvres – sont très enthousiastes à propos de la mondialisation. Pourquoi? Parce que, grâce à elle, ils peuvent maintenant faire des affaires avec les pays riches; alors qu’autrefois, on était tellement protectionnistes qu’on leur refusait l’accès à nos marchés!

Avant, les principales relations entre les pays riches et les pays pauvres, c’était l’aide financière qu’on leur envoyait. Ce qui s’est produit, c’est que sur le plan politique, les électeurs des pays riches se sont écoeurés d’envoyer de l’argent aux pays pauvres. Ce sont des termes crus, mais c’est littéralement ce qu se disait. Les gens ne comprenaient pas pourquoi le gouvernement envoyait de l’argent à l’autre bout du monde, alors que plusieurs familles ne mangeaient pas à leur faim en plein coeur de Montréal. Les pays riches ont alors demandé aux pays pauvres de s’aider eux-mêmes: en retour, ils s’engageaient à ouvrir leurs frontières pour leur permettre de vendre leurs produits.

Malgré les hauts cris poussés par les mouvements protectionnistes et les syndicats, les pays pauvres ont alors pu faire du commerce avec les pays riches.

Les pays pauvres ont-ils vraiment bénéficié de cette ouverture?
Et comment! Leur taux de chômage est en baisse, leurs salaires augmentent – bref, ils s’enrichissent. Prenez la Thaïlande, par exemple. Il y a vingt-cinq ans, elle était aussi pauvre que le pays moyen d’Afrique – ce qui n’est pas peu dire. Aujourd’hui, malgré la crise asiatique de 1997-98, la Thaïlande connaît un essor extraordinaire. C’est également le cas de Taiwan, de la Corée, des Philippines, de l’Indonésie: ils sont en train de se sortir de la dèche. Et c’est la même chose pour les pays latino-américains, comme le Mexique et le Brésil, deux pays dont l’économie va croître de façon phénoménale au cours des vingt-cinq prochaines années. Pour ces pays, la mondialisation est très bénéfique.

Mais nous vivons dans un système capitaliste, et parmi les entreprises capitalistes, il y a des gens malhonnêtes. C’est le rôle des gouvernements que d’être à la poursuite des fraudeurs, et de les remettre à leur place. S’ils volent, on les met en tôle. S’ils ont des monopoles, on brise leur compagnie en deux. Il est vrai que plusieurs des compagnies qui sont de très bons citoyens corporatifs ici s’en vont dans les pays pauvres et offrent des conditions de travail insalubres à leurs employés, saccagent l’environnement, etc. Mais il ne faut pas rejeter la mondialisation: il faut la civiliser!
Que pouvons-nous faire d’autre? Retourner dans l’Ukraine des années vingt?

Réessayer d’instaurer un système comuniste ou socialiste? Non, je crois qu’il faut combattre les excès du système, et faire en sorte qu’il fonctionne de mieux en mieux…

Donc, vous proposez de combattre les abus de la mondialisation, et non pas la mondialisation en soi…
Effectivement. D’autant plus que, globalement, la mondialisation avantage la plupart des gens. Et si la mondialisation entraîne des effets néfastes, eh bien, demandons-nous comment arriver à les réduire le plus possible. Mais on ne peut pas empêcher la marée de monter et de baisser, parce qu’aujourd’hui, c’est ce qui nous apporte des poissons!

Que pensez-vous de l’extrême mobilité du capital, un fléau accusé de bousiller l’économie des pays émergents?
C’est la pire des conséquences de la mondialisation, et c’est même le talon d’Achille du système. En soi, je crois que la mondialisation du capital financier est une bonne chose. Si la Thaïlande ou les Philippines peuvent emprunter sur les marchés internationaux pour financer leurs projets à de meilleurs taux d’intérêt qu’autrefois, c’est tant mieux. Le problème, c’est l’extrême instabilité du capital financier à court terme. Les milliards de dollars qui sont transigés à chaque instant sur les marchés mondiaux à la recherche d’un profit instantané ont droit de vie ou de mort sur l’économie de certains pays. Dans le cas de la crise asiatique, ce sont des centaines de millions de travailleurs qui se sont retrouvés au chômage quand les capitaux étrangers ont fui soudainement, par crainte d’un ralentissement économique. C’est complètement insensé.

Nous ne devons pas supprimer les déplacements de capitaux, mais bien chercher à freiner les mouvements désordonnés. Ce qu’il faut, c’est civiliser la partie «casino» de l’économie. Par exemple, des pays pourraient fixer leurs propres exigences vis-à-vis des investisseurs, comme imposer des pénalités si les capitaux sont retirés du pays avant deux ans. Ce sont des méthodes présentement à l’étude. Il y a place pour l’amélioration, mais je crois que nou sommes sur la bonne voie pour y parvenir.

Mais est-ce souhaitable de faire des affaires avec des pays qui bafouent les droits de l’Homme? Nos dirigeants nous disent que c’est la meilleure façon de les aider à reprendre le droit chemin, mais on voit bien que leur véritable motif, c’est de faire des affaires, un point c’est tout.
Il y a souvent un double discours de la part de nos hommes politiques. Certains milieux d’affaires sont très influents auprès du gouvernement, ce qui peut expliquer qu’il prenne telle ou telle décision. Je trouve que c’est déplorable, et que nous devrions être très sévères vis-à-vis des pays qui ne respectent pas les droits de l’Homme. Mais je crois qu’il ne faut pas se décourager, et qu’il faut continuer de gueuler contre les injustices et les bavures.

Les manifestants n’ont pas fini de se faire asperger de poivre de Cayenne… À ce titre, je pense que les activistes politiques ont un rôle à jouer: ils attirent l’attention médiatique – donc l’attention de la population – sur des enjeux importants. D’autre part, il faut que le discours des gens qui veulent combattre les abus de la mondialisation ne soit pas un discours de rejet global. Il faut que des points précis soient analysés, étudiés, mis en relief: bref, il faut démasquer la fraude et les aberrations. C’est une tâche qui demande une certaine force intellectuelle, et qui doit être plus nuancée qu’un simple refus global.

(Nicolas Bérubé)

CONTRE
La mondialisation engendre l’injustice, élargit le fossé entre les riches et les pauvres, met à sac les ressources naturelles, bafoue les droits humains… Un discours éculé, croyez-vous? Déjà vu, lu et entendu, pensez-vous? Et pourtant. Jamais la mondialisation n’a été autant décriée. Jamais elle n’a été la cible d’autant de manifestations. Jamais elle n’a connu autant de farouches adversaires.

Michel Chossudovsky en est un. Ce professeur d’économie à l’Université d’Ottawa et collaborateur au journal français Le Monde diplomatique ne manque pas de verve pour condamner le nouvel ordre mondial du «tout à l’économie». Pour lui, être contre la mondialisation, c’est être pour l’humanité. En 1998, son expérience et ses voyages au tiers-monde l’ont amené à publier un ouvrage-choc sur les tares et les vices de l’économie, La mondialisation de la pauvreté (Écosociété). Aujourd’hui, il ne cesse de dénoncer sur toutes les tribunes les travers d’une planète menée et gérée comme une simple entreprise. Entretien avec un pourfendeur du business as usual

En quoi la mondialisation représente-t-elle pour vous une menace?
La mondialisation bouleverse toute la planète, car elle régit injustement les échanges internationaux et engendre l’inégalité. Je pense qu’elle a connu son essor lorsque les pays endettés du Sud (Afrique, Asie du Sud et Amérique latine) se sont vu imposer par les créanciers du Nord et leurs institutions, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, des programmes d’ajustement structurel (PAS) pour redresser leur économie. Les pays du Sud devaient se tourner vers l’exportation, faire des compressions budgétaires en santé et en éducation, privatiser leurs entreprises, ouvrir leurs frontières aux investisseurs et aux multinationales.
Ainsi, la mondialisation devient une mise sous tutelle des économies nationales. Les gouvernements et lespeuples ne sont plus souverains. Les frontières n’existent plus et les multinationales obtiennent presque tous les droits.

Selon vous, la mondialisation a causé des inégalités effarantes et des ravages catastrophiques…
Le résultat est inqualifiable. Laisser faire les entreprises et diminuer le rôle de l’État entraînent de graves conséquences. Les pays du Sud sont encore plus endettés, les ressources naturelles sont dilapidées, les paysans sont dépossédés de leurs terres, les conditions de vie sont lamentables, les salaires sont dérisoires, la pollution gagne du terrain, les famines se multiplient, les maladies autrefois contrôlées réapparaissent, la santé et l’éducation sont privatisées, etc. De plus, les fluctuations de la Bourse bouleversent le monde.

Au Canada et au Québec, les citoyens deviennent des clients, et les budgets accordés aux services sociaux diminuent. Le chômage a augmenté parce que les multinationales ont relocalisé leurs usines dans des pays où la main-d’oeuvre est bon marché. Aussi, les petites et moyennes entreprises survivent difficilement devant des géants commerciaux.

Les disparités entre riches et pauvres s’aggravent. Aujourd’hui, 15 % de la population contrôle près de 80 % du revenu mondial. Ainsi, un paysan philippin doit travailler pendant deux ans pour obtenir ce qu’un avocat de New York gagne en une seule heure. C’est tout dire.

La mondialisation est aussi une espèce de paradis du crime. Lorsque les industries ferment, par exemple, les ex-travailleurs intègrent souvent une économie grise, liée au crime organisé, afin de survivre. Toutes sortes de trafics illicites, comme la drogue, vont bon train. De plus, la déréglementation bancaire et financière permet au crime organisé de blanchir l’argent sale et de faire du commerce avec le monde entier.

Selon les Nations Unies, les revenus mondiaux annuels des organisations criminelles transnationales sont de l’ordre de 1000 milliards de dollars, l’équivalent du produit national brut des pays à fable revenu et de leurs trois milliards d’habitants.

Pourtant, plusieurs personnes ne cessent d’encenser les bienfaits de la mondialisation. Elles affirment qu’il est davantage profitable pour un Thaïlandais d’avoir un emploi modeste dans une usine de Nike que de se prostituer pour les touristes. Elles pensent aussi que la mondialisation permet à des personnes du tiers-monde de devenir des travailleurs qui éventuellement défendront leurs droits pour obtenir de meilleurs salaires et un niveau de vie supérieur. Qu’en pensez-vous?
Ce sont des arguments superficiels. Je pense que ces gens ignorent les mécanismes actuels de l’économie. Les ravages causés par la mondialisation à tous crins sont absolument indéniables à la fois sur l’environnement et sur les humains.

Il ne faut pas laisser souffrir des gens au tiers-monde en prétextant qu’ils peuvent se débrouiller et que leurs conditions seront plus favorables dans l’avenir. C’est irresponsable; car, pendant ce temps, ce sont de richissimes et puissantes entreprises qui profitent de la situation. En plus, à un dollar par jour, c’est difficile pour des travailleurs de revendiquer de meilleures conditions, car ils ont bien d’autres préoccupations. En plus, ces travailleurs n’ont pas de pouvoir de décision. S’ils tentent de revendiquer quoi que ce soit et de manifester, les entreprises iront s’installer ailleurs et exploiter ainsi d’autres populations.

Ceux qui affirment que la mondialisation a de bons effets disposent d’ailleurs de statistiques faussées et truquées. La Banque mondiale estime que l’Amérique latine ne compte que 19 % de personnes pauvres, qui ne représenteraient qu’un groupe minoritaire. C’est ridicule.

Les défenseurs du discours anti-mondialisation sont souvent traités de protectionnistes et de rétrogrades radicaux qui sont farouchement contre les échanges internationaux. En êtes-vous un?
Jamais! On dit souvent qu’être contre la mondialisation, c’est être contre le commerce international. Mais c’est carrémen faux. Je ne suis nullement contre les échanges à travers le monde.

Toutefois, je suis contre une gestion économique qui détruit des populations. Je suis aussi contre le fait que des travailleurs en Chine gagnent moins de un dollar par jour. Je voudrais plutôt un échange international où les salaires soient les mêmes partout, où les populations et les ressources naturelles soient respectées. C’est d’ailleurs en partie ce que réclament les gens qui manifestent, comme à Seattle et à Washington dernièrement.

Justement, comment percevez-vous les manifestations anti-mondialisation?
Les manifestations ne changeront pas le cours de l’Histoire. Cependant, elles sont le symptôme d’un malaise profond. Devant un pouvoir politique ayant coupé ses liens avec la population et un pouvoir économique qui trône en roi, les citoyens sentent que les décisions leur échappent.

En fait, les protestataires manifestent car ils ne voient pas d’autres avenues possibles pour se faire entendre au sein de la démocratie actuelle. Après tout, la mondialisation se réalise sans consultation populaire. Par exemple, l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) s’est fait sans que les citoyens soient entendus. Aussi, le FMI et la Banque mondiale ne sont pas responsables devant la population et tiennent leurs réunions à huis clos. Où se trouve alors la tribune des citoyens? Dans la rue, évidemment.

Il existe aussi un problème de taille avec les manifestations: ni le pouvoir politique ni le pouvoir économique n’écoutent les protestataires. Ils affirment le plus souvent qu’ils sont conscients des problèmes soulevés, mais ils n’agissent pas. Quelle arrogance! Il n’y a alors aucune remise en question de la mondialisation chez les décideurs.

Comment faire alors pour remédier aux méfaits causés par la mondialisation?
Il faut remettre en question la légitimité du système en place et des institutions comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le FMI et la Banque mondiale, qui sont les véritales chefs d’orchestre de la mondialisation. En fait, il faut démocratiser ces institutions pour que les citoyens aient enfin un mot à dire. Ça peut paraître utopiste et irréel, mais en continuant de faire valoir leurs points de vue, les citoyens pourront obtenir un poids considérable.

De plus, je suis en faveur l’effacement des dettes des pays du tiers-monde, mais je considère qu’il ne s’agit que d’une partie de la solution. Il faut y ajouter des changements dans les façons de faire des grandes entreprises et dans les politiques de la Banque mondiale et du FMI. Il faut enfin revendiquer un projet de société basé sur la maximisation du niveau de vie. La survie d’une partie de la planète en dépend.

(Tommy Chouinard)

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