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Marc Labrèche : Le grand saut
Société

Marc Labrèche : Le grand saut

Il n’est pas grand, pas vraiment blond, et si peu sournois. Dès le 18 septembre, MARC LABRÈCHE animera le nouveau talk-show de fin de soirée de TVA. Mais d’abord, des nouvelles de  lui.

En ce beau matin de septembre, assis devant un bol de café au lait fumant, Marc Labrèche se porte très bien, merci. Il est en train de m’expliquer que pour un artiste, être invité à un talk-show est un véritable cauchemar. «Tu te fais surprendre, tu te fais mettre en boîte, tu es invité pour mettre l’animateur en valeur. On te demande le moins de contenu possible pour que ça donne un bon show. C’est insupportable. Tout le monde haït ça.»
Dans moins d’une semaine, l’auteur de ces propos animera pourtant Le Grand Blond avec un show sournois, le talk-show le plus attendu de la décennie au Québec. Marc Labrèche brisera la glace le 18 septembre à 22 h 30, dans l’enceinte du Théâtre Arcade, devant un auditoire de plusieurs centaines de milliers de personnes, et dans une case horaire qui a déjà été occupée par Julie Snyder, Jean-Pierre Coallier et Michel Jasmin. Attention, choc culturel en vue!

L’animateur a beau tenir un discours critique sur la formule des talk-shows, il assure qu’il n’a pas la prétention de vouloir réinventer la roue.

Alors en quoi sera-t-il différent?

Peut-être dans la façon dont il aborde la télé. «J’ai décidé de continuer à faire de la télé parce que j’avais encore des choses à dire, des choses que je n’avais pas dites à La Fin du monde», lance-t-il. Non, Labrèche n’a pas l’intention d’animer une version québécoise du Cercle de minuit. Il croit tout simplement qu’on peut prononcer les mots «divertissement» et «contenu» dans la même phrase sans s’étouffer. «Ça me tombe sur les nerfs quand j’entends les gens dire "Le public veut ci, le public veut ça." Moi, je crois que le public est prêt à aller beaucoup plus loin qu’on ne le pense. Je voudrais que Le Grand Blond… soit autre chose qu’un talk-show de fin de soirée avec un ton léger. Je ne veux pas avoir à me justifier chaque fois que je sors des sentiers battus. Le défi, c’est de trouver la zone confortable entre la légèreté et des propos plus consistants.»

Labrèche n’a pas vraiment de modèles en tête. Dison seulement que le professionnalisme des talk-shows américains l’impressionne. «C’est la forme ultime de conversation de fin de soirée: la musique de la langue, le découpage de l’émission, le fait que les entrevues avec les invités soient structurées par des scripteurs, c’est vraiment unique.» L’ancien animateur de La Fin du monde avoue toutefois un faible pour les émissions françaises comme Bouillon de culture. «Quand les Français se mettent à discuter, c’est fascinant.»

Entre sagesse et folie
La vie post-Fin du monde n’aura pas été de longue durée pour Marc Labrèche et son équipe. Il y a un an, alors qu’il occupait encore le fauteuil d’anchorman de l’absurde à TQS, le réseau TVA l’approchait déjà en vue du remplacement de Julie Snyder, partie faire carrière outre-Atlantique. Quelques mois plus tard, la petite équipe quittait les locaux déserts de TQS, rue Ogilvy, pour s’installer au coeur du Village, angle de Maisonneuve et Alexandre-de-Sève.

Le défi qui les attend est de taille: marquer la séparation d’avec La Fin du monde tout en continuant dans la même veine, ironique et absurde. Comme disent les politiciens: le changement dans la continuité. «On est tiraillé entre le ton qu’on connaît, celui de La Fin du monde, et ce nouveau ton qu’il faut définir. Il ne faut surtout pas replonger dans nos vieilles habitudes en reproduisant la même énergie et le même discours. Mais c’est certain qu’il va rester quelque chose de La Fin du monde.»

Le Grand Blond s’annonce comme un concept hybride à mi-chemin entre le talk-show, l’émission de variétés et le spectacle humoristique. Dans un décor pseudo-baroque – une salle d’opéra renversée, colonnes au plafond et lustre jaillissant du plancher -, l’animateur accueillera des invités après un monologue d’ouverture pas trop éloigné des «nouvelles de moi». L’émission sera interrompue par un bulletin de nouvelles humoristiques (décidément…), et chaque soir, un comité de sages se réunira pour commenter à sa façon l’actualité. Parmi eux, quelques grans absents du petit écran des dernières années: Suzanne Lévesque, Pierre Brassard et… Marie-Josée Taillefer! Mégo, ex-directeur musical de Céliiiiine, tiendra la baguette de l’orchestre-maison. Bien entendu, ce que nous verrons le 18 septembre risque d’évoluer au cours des prochaines semaines. Sans employer l’expression «work-in-progress» (les patrons de télévision détestent ça), les concepteurs du Grand Blond se laissent tout de même une marge de manoeuvre.

Question de mieux définir le ton et l’atmosphère du show, l’équipe a réalisé deux pilotes (le premier lundi dernier, le second ce soir, jeudi). À deux semaines de la première, Marc Labrèche, lui, avait hâte que ça commence pour vrai. «Je ne suis pas encore certain du personnage mais une chose est sûre, je ne suis plus capable de parler du show. Je veux le faire.»

Question: les gens auront-ils le goût d’être interviewés par quelqu’un d’imprévisible qui tourne tout en dérision? «J’ai fait le test cet été lorsque nous avons enregistré des promos dans les rues et je dirais que dans six cas sur sept, les gens semblaient très à l’aise avec moi, répond Labrèche. C’est certain que le métier d’animateur est un mélange de représentation et de spectacle, mais il y a aussi mon intérêt personnel. Si un sujet ne m’intéresse pas, je ne le ferai pas. Je veux rester le plus personnel et le plus naturel possible. Par exemple, si j’interviewe Daniel Auteuil, j’aimerais me sentir assez à l’aise avec lui pour pouvoir lui parler de Fabienne et des enfants, ou pour regarder par la fenêtre à ses côtés sans rien dire…» Ça promet!

Des bitchs
Marc Labrèche aura quarante ans en novembre (et je crois que ça le fait freaker un peu), mais il a déjà une longue carrière de comédien derrière lui. À la télévision, outre son passage remarqué à La Fin du monde, on se souviendra de son rôle dans le téléroman Boogie-woogie 47, de son incomparable grenouille Yolande au magazine culturel Beau et chaud, ainsi que de son insupportable Rénald «Pinson» dans La Petite Vi.

L’étudiant en théâtre au cégep Lionel-Groulx a fait du chemin. Et pendant longtemps, avec des amis du même âge (parmi lesquels Normand Brathwaite), il s’est remémoré les rêves de l’époque, les illusions perdues et les petites compromissions. Labrèche est un ultra-lucide. Et un indécrottable cynique. À preuve, le petit numéro préparé avec Brathwaite pour le Gala des Gémeaux l’an dernier. Un texte dévastateur – «On est des bitchs» – dénonçant une certaine attitude arriviste et blasée (tout ça sur le ton de la blague, bien sûr, puisque nous sommes entre amis). Publié dans les journaux, ce brûlot aurait fait scandale. Chanté (les deux comparses étaient accompagnés d’un quatuor à cordes), il est passé comme dans du beurre (réaction typiquement québécoise).

C’est ça, le style Labrèche. Et cette façon de faire les choses sans avoir l’air d’y toucher trouve écho chez toute une génération de Québécois. On se reconnaît dans l’ironie mordante et le cynisme à tout crin du personnage. Chez Labrèche, l’emploi du second degré relève du grand art.

«C’est vrai que nous – mes amis, mon entourage, moi-même – ne prenons rien au sérieux. Ma mère, qui a déjà assisté à quelques soupers chez moi, m’a même déjà dit qu’on lui avait donné le goût de s’engager dans des mouvements auxquels elle croyait, par opposition à notre attitude. Je crois que c’est propre à notre génération. Nous cultivons toujours une distance par rapport à ce que nous faisons, qu’il s’agisse du travail, de nos amis et même de notre famille. Tout peut être tourné en dérision. En même temps, sans le dire, nous prenons les choses très au sérieux et nous nous investissons à fond dans notre travail. C’est très paradoxal.»

Un air de famille
Dans la belle grande famille tissée serré de TVA, Marc Labrèche sera donc le cousin weird, celui devant lequel on ne sait jamais sur quel pied danser. Angoisse: les patrons de TVA lui laisseront-ils l’espace nécessaire pour respirer? Marc Labrèche a signé un contrat d’un an. Dans quelques mois, onsaura si le «public naturel» de TVA aime Le Grand Blond. Si ce n’est pas le cas, la voix des comptables et des actionnaires du Groupe TVA se fera sans doute entendre. Pour le moment, c’est la lune de miel: Labrèche et son équipe se disent ravis de leur nouvelle boîte («qui a pas mal plus de vision que TQS»); de leurs patrons («des gens charmants») et de leur totale liberté de création («nous avons carte blanche»). L’animateur a toutefois fait savoir aux principaux intéressés qu’il n’était pas très chaud à l’idée de dévoiler son intimité dans une des publications appartenant au Groupe TVA (7 Jours, Dernière Heure) ni enclin à partager sa recette de pain doré chez Môman Dion.

Trop beau pour être vrai? Nous le verrons au cours des prochaines semaines. Du moins, si les Français ne décident pas de le kidnapper pour remplacer Bernard Pivot…


En juin dernier, Richard Gohier et Marc Labrèche étaient dans l’ascenseur qui les menait aux bureaux des patrons de TVA, à qui ils allaient présenter le projet du Grand Blond. «J’ai eu un flash-back, raconte Gohier. On était dans le même édifice où se trouvait le studio de Beau et chaud il y a douze ans. À l’époque, Marc habitait Deux-Montagnes et il n’avait pas une cenne. Il faisait des ménages et gardait des enfants pour arriver. Je me souviens qu’il avait une épingle à couche pour tenir ses pantalons attachés. Ça m’a frappé de voir tout le chemin qu’on avait parcouru.



Le trio infernal

L’équipe centrale du Grand Blond comprend trois personnes: Marc Labrèche, Richard Gohier et Marc Brunet.
Marc Labrèche et Richard Gohier se sont connus dans les coulisses de Beau et chaud, en 1988. Gohier était recherchiste et Labrèche, chroniqueur plein air (!). «La première chronique portait sur les cabanes à oiseaux, raconte Gohier. Marc a pris le rapport de recherche et l’a lu texto, en ondes. C’était surréaliste. Pour moi, ça été un coup de foudre professionnel. Je le trouvaisdrôle, on avait les mêmes références. Peu à peu, les recherches se sont transformées en textes et c’est comme ça que j’ai commencé à écrire pour Marc.»

Le mariage Labrèche-Gohier a donné plusieurs chroniques délirantes, un one man show original (Frankenstein), et trois années complètement éclatées à La Fin du Monde. «Marc Labrèche n’est pas ma chose mais c’est mon canal d’expression, explique Richard Gohier. C’est un grand communicateur, c’est facile de passer par lui. Je ne pense pas que je pourrais écrire pour quelqu’un d’autre.»
Il y a trois ans, le duo Labrèche- Gohier est devenu un trio avec l’arrivée de Marc Brunet, scripteur de profession. «J’avais entendu dire que Labrèche allait animer une émission, dit Brunet. J’ai communiqué avec la productrice Dominique Chaloult et je lui ai dit qu’elle avait absolument besoin de moi. Je VOULAIS travailler avec ces deux-là.»

«Nous nous complétons bien tous les trois, affirme Marc Labrèche. Richard et moi avons une culture plus européenne alors que Marc est très branché sur ce qui se fait aux États-Unis. Son intégration s’est effectuée tout naturellement, il ne s’est jamais imposé.»
À quoi ressemblent leurs séances de travail? La réponse risque de vous surprendre. «Nous travaillons en silence, explique Richard Gohier. Il n’y a pas de brainstorming où tout le monde lance des dizaines d’idées en vrac. On s’autocensure beaucoup. Quand on propose une idée, c’est qu’on est pratiquement certain qu’elle est prête à aller en ondes.»

Et tout, absolument tout les inspire. «Je trouvais que Bruno Blanchet avait des petites dents, lance Gohier. C’est ainsi qu’est né le personnage de Titedents. J’ai pensé au numéro des jumelles après avoir vu une conférence de presse un peu pathétique des jumelles Dionne. Je me suis dit: Il faut faire ça à La Fin du monde.» Et le reste de l’équipe a embarqué!

«Il règne un grand climat de confiance entre nous, poursuit Gohier. Ces temps-ci, Marc est beaucoup pris par la promotion du Grand Blond.Il doit sentir que nous sommes là, derrière lui. Lundi soir, il devra donner quelque chose qui ressemble à une performance d’athlète.»

«Labrèche est capable de se retourner sur un dix cennes, lance Marc Brunet. J’en ai eu la preuve pendant le spécial du 31 décembre de La Fin du monde. Rien ne marchait comme prévu, le pacing de l’émission changeait sans arrêt, et Marc entendait tout ça dans ses écouteurs. Sans compter le régisseur qui gesticulait tellement qu’on aurait dit un danseur de ballet. Et Marc est resté impassible tout le temps.»

Brunet et Gohier ne sont pas les seuls ex-membres de La Fin du monde à travailler pour Le Grand Blond. Labrèche a entraîné dans son sillage la productrice Dominique Chaloult et la recherchiste Marie-Soleil Michon, qui revient d’un séjour à la très sérieuse émission d’affaires publiques Le Point. Elle sera entre autres responsable d’une revue de presse underground. Brunet supervisera l’équipe de scripteurs (Josée Fortier et l’ex-Sanguin et éternel pigiste Pierre-Michel Tremblay) alors que Gohier, lui, s’occupera davantage du déroulement de l’émission. Au total, l’équipe comptera une douzaine de personnes.