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Les villes sèches : No beer, we're British
Société

Les villes sèches : No beer, we’re British

Verdun et Saint-Lambert sont les deux dernières villes sèches du Québec. Pas question d’y prendre un verre sans manger! La faute à qui? Aux Anglais, of course!

La rue Victoria à Saint-Lambert est une belle petite artère commerciale de banlieue, un peu comme l’avenue Bernard à Outremont. C’est un endroit fantastique pour emmener sa blonde magasiner dans les boutiques de filles aux vitrines pleines de chandelles et de petits paniers de pot-pourri. Mais la rue Victoria est un endroit minable pour emmener sa blonde prendre un verre. En fait, si l’on prend la loi à la lettre, c’est carrément illégal.

À Montréal, on boit beaucoup, on boit jeune et on boit tard. Déjà, au temps de la prohibition aux États-Unis, c’est à Montréal que les Américains venaient prendre un coup. Or, ironie, c’est aussi dans la région de Montréal que se trouvent les deux dernières municipalités du Québec qui n’ont pas complètement abrogé la vieille loi de la tempérance de 1896 qui interdisait pratiquement la vente d’alcool au détail.

Pourtant, en 1971, la Commission de contrôle des permis d’alcool du Québec avait elle-même pris la liberté d’invalider les lois municipales qui limitaient encore l’octroi de permis d’alcool. Les villes qui voulaient absolument protéger leurs citoyens de l’eau de feu avaient trois mois pour signifier à la Commission leur intention de demeurer sèches. Deux villes ont répondu: Saint-Lambert et Verdun.

Par ce qui sera probablement un des derniers beaux samedis soir de l’été, je me rends quand même rue Victoria à la recherche de rafraîchissements. Il est 23 h, et l’endroit est presque désert, à l’exception de la terrasse du Café Passion. Amin, le proprio, veut bien me servir à boire, mais m’explique machinalement qu’à Saint-Lambert il doit y avoir un repas sur ma facture si je veux consommer de l’alcool. Il me suggère l’assiette de crudités ou le panier de nachos à 1,25 $.

Quand on parle de villes sèches, il faut s’entendre. Dans la Belle Province, même les dernières villes sèches sont passablement humides. À Saint-Lambert, les épiceries et les hôtels ont le droit de vendre de l’alcool depuis 1949; les citoyens ont approuvé par référendum l’installation d’une première succursale de la SAQ en 1964; et en 1967, les restaurants ont obtenu la permission de servir du vin et des apéritifs (pas de bière en fût) à leurs clients. Mais une bière pour le simple plaisir d’une bière? Pas question.

Les clients du Café Passion blâment les Anglais. "Chez les Britanniques, m’explique François, on peut prendre un verre en privé à la maison. Mais boire en public? C’est inconcevable." Saint-Lambert n’est plus une ville britannique, mais les familles francophones de classe moyenne qui s’y installent depuis l’ouverture du pont Victoria ont choisi de conserver en partie l’héritage protestant et puritain de la ville au nom de leurs enfants. "Les gens ont vu ce qui était arrivé à Longueuil avec l’ouverture de bars: la violence et la drogue. Ils ont décidé qu’ils n’en voulaient pas. Dans la région de Montréal, il y a seulement ici à Saint-Lambert, et peut-être à Westmount, que les gens peuvent encore se promener dehors le soir (!)…"

La tranquillité et la sécurité ont quand même leur prix. La loi vise les discothèques bruyantes et les tavernes miteuses, mais les clients du Café Passion regrettent qu’elle empêche aussi l’ouverture d’un bistrot spécialisé, par exemple, dans les bières importées ou les vins. Mais bon, c’est pour les enfants. "À dix-sept ans, je me plaignais, explique François, mais on prenait l’auto et on allait à Montréal. C’est tout."

Amin, le patron, voudrait bien avoir le droit de servir seulement de la boisson mais il est résigné. "Il a fallu trois référendums avant que les gens acceptent que la SAQ ouvre une succursale! Les permis de bars, c’est pas pour bientôt…" De toute façon, m’explique-t-il, la ville est tolérante et si les clients ne veulent absolument pas payer pour un repas, les nachos sont aux frais de la maison. "J’ai un client, un milliardaire, qui vient ici pour prendre un demi-litre de vin. C’est tout. Je ne vais quand même pas lui charger 1,25 $ pour des nachos!"

L’année dernière, le Billard Saint-Lambert avait un casse-croûte où l’on servait des chips et du chocolat. Il n’y avait pas de permis d’alcool. Cette année, on a ajouté des nachos et des hot-dogs au menu et le permis d’alcool a été émis. "Les chips mexicaines, c’est un repas, mais pas les chips canadiennes …", m’explique en riant la nouvelle propriétaire, Anne. Quand elle a acheté la salle de billard au mois de mars, elle a changé le concept de l’endroit afin d’obtenir un permis d’alcool. "Ce n’est plus une salle de billard, c’est un resto-billard, m’explique-t-elle. Tu vois, là-bas, ce ne sont pas des standing-bars, ce sont des comptoirs-bouffe…"

En bas de la côte
Les lois de Saint-Lambert visent à limiter l’ivrognerie publique. De l’autre côté du fleuve, à Verdun, elles semblent l’encourager. J’arrive au centre-ville (enfin…) de Verdun à minuit et demi et immédiatement, je suis accueilli par deux hommes et une femme qui sirotent une bière sur le perron (du métro) de l’Église. Un peu plus loin, rue Wellington, deux jeunes m’interpellent: "Criss c’est bon de la bière! Yeah!" et lèvent leur sac de papier brun en forme de canette à ma santé.

Pourtant, la ville de Verdun a passablement adouci ses lois prohibitionnistes. Comme à Saint-Lambert, la vente d’alcool est permise dans les dépanneurs, épiceries et restaurants; de plus, depuis 1996, les restaurants ont même le droit d’aménager un "espace-bar".

J’entre dans le resto-bar Chez Pino. Le petit restaurant est divisé en deux par un muret d’un mètre de haut: un côté pour les mangeurs de nachos et un côté pour les autres. Ce soir, une dizaine de clients sont entassés au bar de la section non-mangeurs tandis qu’une seule table est occupée de l’autre côté du mur. Un peu plus loin, on peut aussi voir l’entrée d’un local adjacent où l’on n’a même pas pris la peine de tamiser les lumières puisque toutes les tables sont vides. C’est que, conformément à la loi municipale, l’espace-bar ne doit pas occuper plus de 15 % du restaurant (ou 50 mètres carrés) et doit obligatoirement être situé à l’avant du resto. La loi a aussi une disposition qui interdit le coup de l’assiette de crudités gratuite.

"Pourquoi est-ce que mes clients peuvent boire ici et qu’ils ne peuvent pas aller s’asseoir de l’autre côté du mur?" Tony, le proprio, pointe du doigt l’espace-restaurant de son établissement. Son bras fait la moitié de la largeur de l’espace-bar. "Ces gars-là aimeraient ça des fois aller s’asseoir à une table!" Les clients de Tony approuvent de la tête.

Pour Tony, cette loi est de la réglementation abusive qui l’empêche de recevoir ses clients adéquatement. "Tu vas voir, m’assure-t-il, dans dix ans, il n’y aura plus de jeunes à Verdun! Pourquoi les jeunes viendraient-ils s’installer ici? Ils ne peuvent même pas aller prendre une bière le samedi soir!" Un jeune plein de tatouages assis au bar approuve: "J’ai pas le goût d’aller à Montréal pour prendre une bière. Ça fait cher en taxi." Ce qui va de soi à Saint-Lambert devient un peu plus compliqué à Verdun…

Comme les clients du Café Passion de Saint-Lambert, le directeur général de Verdun, Gaétan Laberge, explique que la réticence des Verdunois à permettre les permis de bars vient de l’héritage anglo-saxon de la ville. "À l’époque, les gens étaient beaucoup plus soucieux de cet aspect-là de la vie. L’alcool, c’était comme la drogue aujourd’hui, c’était perçu comme un péché." Quand la Ville a proposé de permettre l’octroi de permis de bars, les citoyens se sont opposés. Le conseil municipal à tout de même choisi d’assouplir son règlement pour que les restaurateurs puissent servir un verre à leurs clients qui attendent une table ou encore à ceux qui se trouvent sur leur terrasse.

"Notre but de rendre les rues plus dynamiques est comme tombé à l’eau avec l’arrivée des loteries vidéo", croit cependant Diane Lavallé, urbaniste pour la Ville de Verdun. Les vidéo-pokers doivent obligatoirement être dans un endroit réservé aux dix-huit ans et plus et les commerçants se sont servis des nouveaux permis de restos-bars pour obtenir les précieuses machines à sous. En novembre 1999, seize des vingt restos-bars de Verdun avaient des loteries-vidéo.

Au bout de la rue de l’Église, un vieux canal à l’eau brunâtre sépare Verdun de Montréal. De l’autre côté du canal, c’est le petit Tijuana des Verdunois: trois vraies brasseries cordées bien serré. En fait, c’est un peu plus tranquille que dans la ville frontière mexicaine… Ce soir, par exemple, le Bar Saint-Paul et la Brasserie Côte-Saint-Paul se partagent une dizaine de clients, et la Brasserie de l’Église est tout simplement fermée. Le barman du Bar Saint-Paul m’assure que ça n’a rien à voir avec les nouveaux restos-bars de Verdun. Il y a la population qui vieillit et les Madelinots qui sont partis dans une autre brasserie où il y a une serveuse des Îles. "Ça doit faire quatre, cinq ans que les affaires sont tranquilles." Depuis 1996, peut-être? Bof, ça n’a probablement rien à voir…

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