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Société

Un vieux débat refait surface : Faut-il brûler Lionel Groulx?

Le chanoine Lionel Groulx était-il antisémite? Faudrait-il rebaptiser la station de métro qui porte son nom? Nous avons posé la question à trois spécialistes. La première dit que Groulx était antisémite; le second affirme qu’il ne l’était pas; et le troisième est d’avis qu’il l’était, mais qu’il faut replacer sa pensée dans le contexte historique. La preuve que l’histoire est une science hautement subjective…

La station de métro Lionel-Groulx se retrouve encore au centre d’une dispute idéologique. Dans la foulée de l’affaire Michaud, la Ligue des droits de la personne du B’nai Brith, une importante organisation de la communauté juive, a acheminé une fois de plus une demande spéciale à la Ville de Montréal. Elle s’indigne du fait que le nom du chanoine Lionel Groulx soit toujours rattaché à d’importants lieux publics, notamment une rue et une station de métro.

"Malgré les accomplissements de l’actif du chanoine Groulx, il s’avère qu’il a été le dirigeant et l’inspirateur d’un nationalisme du genre ethnocentrique, antisémite et xénophobe. Ce type de nationalisme n’a rien de commun avec le nationalisme civique ou prôné par les jeunes d’aujourd’hui adhérant au nationalisme québécois", écrit l’organisation dans une lettre envoyée en novembre dernier à la Commission de toponymie de la Ville de Montréal.

Plus de 30 ans après sa mort, le chanoine Lionel Groulx (1878-1967), historien et théoricien du nationalisme québécois, soulève encore des vagues. Certains l’accusent d’antisémitisme et veulent alors l’effacer des lieux publics. D’autres refusent de voir son nom associé au fascisme. Lionel Groulx était-il profondément antisémite? Devrait-on conserver une station de métro à son nom? Nous avons posé ces questions à trois personnalités qui connaissent bien la question.

Esther Delisle
Politologue et auteure de livres sur l’antisémitisme au Québec
"Lionel Groulx a été un historien fasciste, qui s’inspirait de l’extrême droite française. Mais par un curieux retournement de l’histoire, il est devenu un héros pour certains Québécois. Pourtant, il a prononcé des discours fascistes inimaginables. Par exemple, selon lui, Benito Mussolini était un homme respectable! Groulx défendait aussi l’idée que la seule race pure était celle des Canadiens français blancs catholiques.

Le gouvernement du Parti québécois a fait des efforts pour rendre Groulx populaire, mais ça n’a pas fonctionné auprès de la population. On a apposé des plaques et on a même organisé des concours à la gloire de Groulx. Malgré tous ces efforts, je n’ai aucune estime pour Groulx, ni pour les fascistes. Je n’accepterai jamais de le considérer comme un héros national.

C’est vrai qu’il y avait un courant antisémite dans les années 30 au Québec. Mais ce n’est pas une raison pour excuser Groulx et faire croire que la majorité de la population québécoise pensait comme lui. Je serais donc d’accord avec le fait de changer le nom de la station de métro. Après tout, il n’y a pas une station Mussolini à Rome! Ce n’est pas une chasse aux sorcières que d’être en accord avec un changement de nom. C’est tout à fait justifié de ne pas vouloir une station baptisée du nom d’un fasciste affirmé.

Le chanoine Groulx a dit des choses horribles sur les juifs. Cette question est trop souvent occultée au Québec, car on est gêné d’en parler. Il faut briser ce silence et, surtout, arrêter de dire que les juifs se plaignent tout le temps pour rien…"

Jacques Lacoursière
Historien
"Je pense qu’il est parfaitement normal qu’il y ait une station de métro du nom de Lionel Groulx. Après tout, c’est un personnage historique important. Il a été un historien majeur, objectif, qui n’a jamais pris de position antisémite dans son travail. Il a aussi été un grand leader nationaliste canadien-français des années 30 et 40.

Mais Groulx était également un polémiste. Dans la revue Action nationale, il lui arrivait d’écrire sous des pseudonymes. Il n’a toutefois jamais affirmé que les juifs devaient perdre leurs droits civiques ou qu’ils étaient une race bâtarde! Groulx était plutôt antisémite dans sa vision du nationalisme économique. À cette époque, les juifs étaient des gens d’affaires importants. Groulx trouvait qu’acheter chez ces gens était du gaspillage, car cet argent n’était pas réinvesti dans le milieu canadien-français. Finalement, il disait que les juifs représentaient un obstacle au développement économique des Canadiens français. Groulx avait des idées qui peuvent paraître antisémites aujourd’hui, mais qui, à l’époque, étaient normales dans le contexte des années 30.

Certaines personnes font passer Groulx pour un antisémite invétéré sans replacer sa pensée dans son époque. Il existait un courant antisémite dans les années 30. Groulx a flirté un peu avec, mais pas autant que certains intellectuels qui ont fondé des partis nazis au Québec.

Selon moi, il est illégitime de faire changer le nom de la station de métro, car c’est mal connaître l’histoire et mal juger la personnalité de Groulx. C’est une chasse aux sorcières que d’essayer de faire des rapprochements entre Adolf Hitler et Groulx. C’est vraiment exagéré! Vouloir changer le nom de la station, c’est faire preuve d’un excès de rectitude politique. Groulx n’a jamais été un ennemi des juifs. Il a affirmé que les Canadiens français devraient imiter les juifs pour leur solidarité. Pourquoi ne pas le reconnaître?"

Pierre Anctil
Auteur de livres sur la communauté juive au Québec et président de Dialogue Saint-Urbain, un organisme de dialogue entre francophones et juifs
"Lionel Groulx a été, à tous points de vue, un personnage historique important, car il a influencé son époque et marqué une génération d’intellectuels. Je n’ai pas de problème avec le fait de commémorer son nom par une station de métro. Ce n’est pas légitime de remettre ça en question. Après tout, Groulx n’était pas un criminel et il n’a pas prôné le génocide.

C’est toutefois vrai que Groulx avait des tendances antisémites, comme plusieurs intellectuels de son époque. Selon lui, un Canadien français, c’était un catholique, et rien d’autre. Les juifs n’appartenaient pas à la mouvance de la société chrétienne et il fallait donc s’en méfier. À l’époque, l’idée était partagée, car on ne connaissait pas encore les conséquences de l’Holocauste; c’est pourquoi on considérait les Québécois "pas de souche" comme des êtres extérieurs à la société.

Groulx est le produit d’une autre époque et il ne faut pas l’analyser à la lumière de ce que l’on sait aujourd’hui. Nous avons une meilleure compréhension de l’antisémitisme, grâce à la Seconde Guerre mondiale. Les propos antisémites ne sont plus acceptables, maintenant. En passant, contrairement à ce que certains disent, les juifs ne se voient pas toujours comme des victimes, et il y a bel et bien des raisons historiques à leur sensibilité.

L’antisémitisme de Groulx ne justifie pas le fait de changer le nom de la station. Au lieu d’effacer son nom, on devrait profiter de l’occasion pour rappeler ses erreurs, pour établir un dialogue entre les juifs et les francophones et montrer que le chanoine s’est trompé. Pour moi, Groulx n’est pas un épouvantail, mais une personne dont il ne faut pas répéter les attitudes antisémites."

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