Dingue don dingue don. Les cloches des églises du Québec sonnent le glas.
Après une année forte en émotions du genre, notre belle province vit encore une fois cette semaine un deuil collectif majeur.
Pas d’infarctus, pas de suicides, pas de morts naturelles, pas d’accidents imprévisibles à la une des chroniques nécrologiques. Les disparus que l’on pleure dans les pages du TV Hebdo sont décédés d’usure des scénaristes ou de faillite des cotes d’écoute.
Printemps de mort, renouveau des programmations… Vétérinaires, enfants de l’Est, maris cocus ou millionnaires paralytiques, ceux que l’on pleure sont des icônes virtuelles, des archétypes d’êtres humains. Des héros de feuilletons que la mort d’une demi-douzaine de téléromans entraîne aux archives de la mémoire collective. Finis les Bouscotte, finis le quatre et demi, les meilleurs ennemis…
Les téléromans occupent une telle place dans l’inconscient collectif qu’on en vient à confondre le réel et l’imaginaire. Désormais, dans les chaires de sociologie, on se soucie plus facilement de l’incidence des valeurs véhiculées par ces synthèses que de celles charriées par la vie courante.
Dans les années 50, l’actrice qui jouait le rôle de la mère d’Aurore l’enfant martyre se faisait foutre des coups de sacoche dans les rues de Montréal-Est par des passantes qui l’accusaient d’avoir brûlé sa belle-fille à coups de fer à repasser. L’affaire déclencha une vague de mépris envers ces hommes qui se remariaient au lieu de se sacrifier à leur progéniture…
Aujourd’hui, les pompiers qui invitent les acteurs de Caserne 24 à participer à leurs activités de financement s’adressent bien sûr moins à des comédiens qu’à leur personnage. Et lorsque l’on apprend que l’un des figurants d’Omertà est recherché par la GRC pour appartenance à un groupe criminalisé, la réalité rejoint la fiction.
On flirtera avec le surréalisme le jour où quelqu’un produira un téléroman consacré à Jean Besré dans lequel on le verra jouer dans un téléroman.
Quelles sont les conséquences de cette dérive dans l’irréel?
La vie par procuration.
Partager sa vie, sans risque, à travers les romances d’un petit écran devenu refuge contre l’imprévisible. Se définir en tant qu’humain à travers la masse rassurante des inévitables clichés que charrient ces chroniques de la vie quotidienne condensée en épisodes de 60 minutes. Entretenir la conviction quasi religieuse que sa propre vie, tel un excellent scénario, n’a de sens qu’avec un commencement et une fin… entre deux publicités pour le lait. S’isoler de la violence courante des sentiments. Inventer son propre Truman Show avec soi-même comme unique spectateur. Apprendre de la morale de l’amour en partageant les aventures de Caroline Néron au pays du cul. Sacrifier le réel au happy end schizophrénique…
Mais plutôt que d’état d’âme ou de santé mentale, Parlons d’argent.
On savait déjà que le village de Séraphin, celui du Temps d’une paix, d’À l’ombre de l’épervier, que ces décors de toc qui ponctuent les cartes toponymiques du Québec comme autant de monuments dédiés à la colonisation télévisuelle, ont su attirer leur lot de touristes et faire rouler la business dans des coins qui en avaient bien besoin.
On apprend maintenant que des personnalités du monde des affaires et de l’éducation se désolent qu’avec Bouscotte disparaisse le dernier téléroman dont l’action se situe en région. Par delà les incidences économiques, on craint maintenant que la masse compacte des téléromans urbains jeunes et branchés qui se passent entre Rachel et l’avenue du Parc n’accentuent l’exode des régions en donnant du monde une impression unique; la vraie vie, le thrill, le trip, tout ça se passe en ville.
Difficile effectivement d’imaginer un agriculteur bisexuel névrosé, divorcé, compulsif, percé, porté sur la cocaïne.
Amis des régions rivés au téléviseur, délaissez poissons, vaches, dépanneurs et terres à bois et faites vite: les postes de créatif dans le monde de la publicité s’envolent comme des petits pains chauds.