

Sommet des Amériques : (5) Regard cubain
Le premier ministre fédéral, Jean Chrétien, a souvent répété depuis le Sommet des Amériques de Miami, en 1994, qu’il est hypocrite d’exclure Cuba de ce type de happening continental. Pourtant, le Canada a plaidé contre la venue du "Lider maximo" à Québec. Une pilule dure à avaler qui commande une réplique diplomatiquement virulente…
Baptiste Ricard-Châtelain
Pour les autorités cubaines, tout est limpide: notre gouvernement mange dans la main de l’Oncle Sam et se fait mener par le bout du nez dans le dossier du Sommet des Amériques.
"Ce qui nous gêne, c’est d’avoir été exclus [du Sommet]. Une exclusion que l’on considère illégitime, illégale parce qu’on est membres de l’hémisphère", s’insurge, voire vitupère le ministre conseiller, numéro deux de l’ambassade de Cuba au pays, Mario Garcia. On appartient à presque toutes les organisations dans l’hémisphère, alors c’est ça qui nous choque."
Bien que le discours de M. Garcia demeure dans les limites du "politically correct", il ne fait ni une ni deux quand vient le temps de pointer un coupable pour la volte-face des libéraux: "On sent que la pression des États-Unis est derrière tout ça." L’ennemi de toujours.
Le problème est simple. Tous les leaders des Amériques doivent acquiescer pour qu’un pays participe au Sommet. Une seule rebuffade, et le dossier est clos. "Quelques personnes ont dit que c’était une question de consensus. C’est un consensus très bizarre puisque dans l’hémisphère, il y a 35 pays et Cuba a des relations avec 33. Ça veut dire qu’il n’y a que deux exceptions. L’une c’est les États-Unis, l’autre c’est le Salvador. Alors je ne sais pas de quel consensus on parle. On parle plutôt ici de veto."
D’ailleurs, Jean Chrétien s’est fait questionner par les pays des Caraïbes lors d’un récent voyage. La plupart, sinon tous, auraient plaidé en faveur de Fidel Castro, au dire de M. Garcia.
Mais il n’est pas question de blâmer ouvertement Ottawa. Les échanges économiques entre les deux pays demeurent relativement considérables. "[Nos relations], on pense qu’elles sont toujours bonnes. Il y a beaucoup de choses qu’on fait avec le Canada. On a un bon commerce. On a une bonne communication. Et il y a des tas de touristes canadiens qui visitent Cuba chaque année. Plus de 340 000 l’année dernière. Ça veut dire que Cuba est l’un des pays que les Canadiens connaissent le mieux."
Au fil de la conversation, M. Garcia admet néanmoins que la sortie publique du ministre canadien des Affaires étrangères, John Manley, contre la présence des Cubains a causé un froid certain. "Ça nous a surpris."
La persona grata cubaine indique également que la prochaine réunion de la Commission des droits humains, juste avant le Sommet, sera tout un test pour l’amitié entre nos deux contrées. "Là, les pressions américaines sont très très fortes. Ils utilisent n’importe quel moyen pour essayer que les différents pays membres de la commission votent avec eux contre Cuba dans des résolutions qu’ils inventent chaque année." Le hic, c’est que l’an dernier, le Canada a co-présenté la résolution. "On espère que cette fois, ça va changer. On regarde avec beaucoup d’attention ce qui va se passer à Genève."
D’autant plus que notre gouvernement cautionne la présence à Québec de dirigeants d’États où les droits de la personne seraient parfois malmenés. "Le concept de droits humains est tout à fait manipulé politiquement. Il n’est pas analysé d’un point de vue honnête", critique Mario Garcia.
Il met toutefois encore les Américains au banc des accusés pour cette apparente inconséquence dans les agissements de nos élus. Parce que l’épisode du Sommet des Amériques ne serait qu’une bataille dans une lutte interminable. "Notre histoire avec les États-Unis, ce n’est pas une question des 40 dernières années. C’est un problème historique […] Il n’y a rien de nouveau là-dedans. Ils vont toujours faire ce qu’ils peuvent pour essayer de nous écraser et puis nous on va faire tout ce qu’on peut pour résister."
Bâillonner la contestation
"Nous avons beaucoup à dire d’un point de vue économique, beaucoup à dénoncer. C’est peut-être pourquoi Cuba n’est pas invité, parce que nous avons des points de vue arrêtés, renchérit le consul général, Pedro Garcia, tout aussi convaincu que nos voisins du sud craignent de leur donner la parole. La position de Cuba est très claire. Nous sommes contre les distorsions du néolibéralisme que les États-Unis essaient d’imposer aux pays non développés."
"Cela fait partie des politiques traditionnelles des États-Unis qui essaient d’isoler Cuba des forums internationaux parce qu’ils savent que Cuba va dénoncer le néolibéralisme, que Cuba va dénoncer leur tentative d’étouffer les pays latino-américains d’un point de vue financier pour le seul bénéfice des grandes entreprises. Et les bénéfices des pays en développement ne sont jamais pris en considération", poursuit-il, visiblement enflammé.
"C’est ce que nous voulons dénoncer: l’exploitation des gens en Amérique latine et des pays africains […] [Leurs politiques] ne sont faites que pour créer des situations difficiles pour ces pays." Et la possibilité pour les compagnies canadiennes "d’acheter" un droit d’accès aux 34 délégations qui seront présentes à Québec, moyennant une contribution de 500 000 $, n’est rien pour tempérer Pedro Garcia. "C’est une autre contradiction très contrariante… Personne n’a le droit d’exclure Cuba."
Le vice-président de l’Association québécoise des amis de Cuba, un groupe favorable au régime, Michael Walsh, se questionne quant à lui sur les fondements de la justification servie par le ministre John Manley. En résumé, seuls les pays dont les dirigeants sont élus au suffrage universel peuvent adhérer à la Zone de libre-échange des Amériques.
Selon M. Walsh, cela est grossier et ridicule. D’abord parce que, soutient-il, il y a de réelles élections à Cuba et que le pays pourrait donner bien des leçons aux Floridiens. Aussi, parce que peu des chefs d’État qui se préparent pour un séjour à Québec peuvent se targuer d’avoir une légitimité incontestable.
"Pourtant, ceux-là mêmes qui clament que les critères d’admissibilité sont en regard de la démocratie existante dans les pays concernés s’empressent d’admettre des pays comme le Pérou et la Colombie", regrette-t-il dans une lettre d’opinion dont il nous a transmis une copie.
Au bureau du ministre Manley, on nie toute ingérence de l’Oncle Sam. "Pas du tout. S’il y avait des pressions américaines, est-ce qu’on aurait des relations avec Cuba? questionne son attaché de presse, Sanjeev Chowdhury. C’est le Canada qui décide de sa politique étrangère." Il reconnaît cependant que la position des États-Unis n’est pas tombée dans l’oreille d’un sourd.
Puis, l’acceptation ou non d’un État au sein des délégations n’est pas le fruit d’un verdict unilatéral, insiste-t-il. "On a besoin d’un consensus pour prendre des décisions […] [Mais], c’est vrai que même si un pays dit non, ce n’est pas un consensus." Dans le cas qui nous intéresse, plusieurs auraient voté dans le même sens que les Américains. Malheureusement, M. Chowdhury n’avait pas la liste de ces nations sous la main.
Vous aimeriez connaître un peu mieux Cuba, son régime. Une délégation devrait participer au Sommet des peuples des Amériques qui débutera le 16 avril dans la capitale québécoise. De plus, le groupe de M. Walsh, en collaboration avec la CSN et d’autres organisations populaires, présentera des activités sur Cuba (musique, conférences…) du 17 avril au 20 avril au Bistro du Quartier, sis sur le boulevard Charest.