Société

La semaine des 4 jeudis : Sa Sainteté Frankenstein premier

On l’appelait le Bon Pape parce qu’il était bon.

Heureusement qu’il n’était pas con. Ça lui aurait fait, oserait-on dire, un sale surnom.

Lorsque l’on a retiré son corps de la crypte qui le tenait au frais dans les caves du Vatican, on s’aperçut qu’il avait de beaux restes malgré ses 120 ans, dont 40 au lit.

Des cris d’émerveillement ont alors retenti sur les cinq continents.

On l’a retrouvé intact, tel qu’en lui-même, pépère sympathique, avec son sombrero de satin mauve orné de glands mordorés. Ses vieilles femmes de chambre en larmes, exceptionnellement sorties du Carmel, se sont exclamées: "Madre de dios, c’est tout lui, je le reconnais, ce sourire coquin, cet oeil humide, son grain de beauté sur l’épaule gauche." Et même son vieux chien Bethléem a timidement branlé la queue d’aise, malgré les rhumatismes. Des confins de la terre des voix s’élèvent. "C’est un miracle", s’écrient Papous, Espagnols, Philippins, Polonais, Irlandais et tous les croyants de la terre en se flagellant avec des cordes de piano. Comme chaque saint le sait, ce pape fut étanche aux outrages du temps!!!

Et l’Église qui, ces temps-ci, canonise à tout vent des gens que votre grand-père a bien connus, ne rechigne pas devant un petit vent de surnaturel, histoire d’impressionner les peuplades primitives qui donnent encore aux bonnes oeuvres du cardinal Léger.

Ma foi, s’agit-il d’une nouvelle théologie? La sainteté protège-t-elle de la décrépitude la dépouille funèbre? Une vie spirituelle exemplaire préserve-t-elle le corps aussi bien que le régime pas de pétakes du sieur de Montignac? Ciel, nous voici bien loin des vertus spirituelles prêchées par le catholicisme au détriment de toute forme d’attachement charnel envers soi comme envers les autres.

Comme il est ironique que l’on se préoccupe justement des restes terrestres de ce pape qui, avec le concile du Vatican II en 1962, insuffla à toute l’Église un vent de modernité, un élan de spiritualité pure, un détachement matériel à la Theillard de Chardin.

M’enfin, la nouvelle est plutôt bonne. Pouvoir enfin ressusciter sans se soucier de son teint blafard, de ces vilains cernes qui creusent les orbites et de ces vers qui nous pendent au bout du nez…

Allons, allons.

Il y a quelques années, j’avais parcouru avec beaucoup de curiosité l’étrange ouvrage d’un certain docteur Poliakov. L’homme fut responsable de l’embaumement du corps de Lénine qui, comme on le sait, malgré la controverse, est toujours exposé sous verre à Moscou, offert au regard de milliers de personnes. L’icône communiste suprême qu’il fallait, tel un surhomme, préserver des outrages du temps devait étaler à la face du monde la supériorité scientifique de l’URSS.

Le pauvre homme, après quelques années et bien des épreuves, finit branché comme un plant hydroponique à des dizaines de tuyaux qui l’irriguaient continuellement de formaldéhyde. Cela n’empêcha pas pourtant sa peau cireuse de se décomposer, ses oreilles de décoller, son nez de tomber, sans parler de sa rate qui, comme dans la chanson, se dilate, et de son foie qui est pas droit. Ultimement, de la grosse peinture à l’huile sale fut utilisée pour couvrir les imperfections de son visage. Yaark!!! Je vous passe les détails de cet acharnement cosmétique, un vrai film d’horreur: Frankenstein au pays des Soviets.

Parions que les thanatologues du Vatican ont dû lui en glisser de l’équipement de survie en haute mort sous la chasuble, au bon pape Jean XXIII.

Elvis, Kennedy, Walt Disney (qui par ailleurs n’a jamais été congelé); on le sait, le culte de la personnalité s’accorde difficilement avec la mort. Lorsque celle-ci est aussi flagrante qu’irrémédiable, on s’invente des mythes, on franchit allègrement les frontières du surnaturel; le King sera peut-être dans 1 000 ans l’objet d’un culte au sens propre du terme. Et peut-être parlera-t-on alors sans rire du Miracle de Memphis, ce jour où Elvis guérit deux grosses paralytiques en chantant O Come All Ye Faithfull à tue-tête…

Mais à quoi bon toutes ces fadaises, légendes, magies, sorcelleries… Le meilleur des miracles viendra assurément de la science. À preuve déjà, Jean-Paul II. À l’aide de quelques pièces de rechange, on arrive tout de même à le faire vaguement parler et cligner des yeux. Ce n’est pas rien. Et le prochain se nommera Duracell premier. Fourni avec télécommande, rechargeable et sans dommage pour l’environnement, il marchera et marchera encore. Tant mieux puisque, justement, comme le prédit la Bible, ce sera le dernier…