Revendications territoriales autochtones : Droit de regard
Société

Revendications territoriales autochtones : Droit de regard

Depuis plus de 20 ans, les Innus de la Basse-Côte-Nord tentent de faire reconnaître leur territoire par le gouvernement québécois. Afin de soutenir leur cause, ils accueillaient la semaine dernière le chef RAONI, figure légendaire de la lutte des nations autochtones amazoniennes.

"Nous célébrons cette année le 300e anniversaire de la Grande Paix de Montréal [1701] entre Amérindiens et Français, le temps est maintenant venu pour tous de faire une fois encore la grande paix, cette fois avec l’environnement." C’est sur ces mots soigneusement choisis que Félix Atencio-Gonzalez nous accueille à la Société de communication Attikamek-Montagnais (SOCAM) du Village des Hurons-Wendake. Arrivé un peu à l’avance, on surprend nos hôtes au milieu du petit déjeuner, auquel on est très gentiment invité à prendre part.

Échange de politesses et présentations d’usage complétés, on tentera d’en apprendre davantage sur les motivations du chef Raoni de la nation Kayapo (Amazonie centrale, Brésil), au pays afin de témoigner sa solidarité aux Innus de la Basse-Côte-Nord, qui tentent de faire reconnaître Nitassinan (leur territoire traditionnel). Paré de ses plus beaux atours, son corps arborant les peintures de circonstance, le chef Raoni répond aux questions calmement, marquant des pauses nous laissant croire qu’il a terminé sa réponse, même s’il n’en est rien.

Territoire protégé
Il y a plus de 30 ans que Raoni est en croisade pour sauvegarder la forêt amazonienne, rudement mise à mal par des années d’exploitation intensive. "J’ai vu beaucoup de nations autochtones dont les ressources territoriales ont été pillées, la forêt dévastée. C’est à ce moment que j’ai commencé à m’inquiéter pour mon territoire et que j’ai compris qu’il fallait le démarquer pour le préserver. Devant l’ampleur de la tâche, j’ai pensé faire appel au chanteur britannique Sting et au photographe belge Jean-Pierre Dutilleux, pour qu’ils m’aident à recueillir le financement nécessaire en vue d’effectuer le démarquage de la zone menacée", souligne le chef autochtone. Ainsi, au début des années 1990 s’amorçait une tournée mondiale qui mena le trio dans 17 pays et qui eut pour retombée la création de 12 fondations pour la sauvegarde de la forêt vierge ici et là dans le monde. En 1993, un parc national de 180 000 km2 (superficie équivalente à l’État de la Floride) devint réalité. Chevauchant les États brésiliens du Mato Grosso et du Parà, il constitue aujourd’hui une des plus grandes réserves tropicales du monde où vivent environ 10 000 Indiens regroupés en 16 nations.

Le message que Raoni désire transmettre aux autorités par sa venue au Québec n’est pas différent. "Je viens ici pour lancer un message à votre gouvernement afin qu’il reconnaisse le territoire des Innus, et accorde à ceux-ci juridiction à l’intérieur de ses limites, tout comme cela s’est fait dans mon pays", dit-il simplement.

Une voie à suivre
Pour les Innus du Québec, le démarquage du territoire Kayapo en Amazonie représente un gain important au chapitre des luttes autochtones, dont ils souhaitent s’inspirer. Dans l’optique de Jean-Charles Piétacho, chef innu de Ekuanitshit (Mingan), la présence de Raoni est à ce titre très symbolique. "Ce qu’il a réussi à faire chez lui avec peu de moyens au départ pourrait nous être très instructif et aider à sensibiliser la population du Québec aux problématiques environnementales. Si le Brésil, qui n’est pas reconnu comme un champion des droits de la personne, a autorisé le démarquage du territoire Kayapo, il n’y a pas de raison que le Québec et le Canada, qui se proclament chefs de file dans le domaine, ne puissent faire de même."

Depuis 1979, les Innus de l’est du Québec revendiquent la délimitation de leur territoire afin d’y obtenir un droit de regard sur les projets d’exploitation des ressources hydrauliques ou forestières. M. Piétacho tient cependant à briser l’étiquette de traditionalistes à tout crin, dont sont parfois affublés les autochtones "Il est très important de préciser qu’on ne s’oppose pas au développement au sens strict du terme ou de façon systématique, mais plutôt à un certain type de développement, qui fait fi des dimensions environnementales."

En fait, pour les Innus, c’est là où deux visions se heurtent de front. Tandis que d’un côté, une rivière peut apparaître comme une source d’énergie latente, toujours à exploiter, de l’autre, cet espace vierge devient la base d’une autre richesse. "En ce moment, le mot d’ordre qui est donné à Hydro-Québec par Bernard Landry et son gouvernement, est de harnacher le plus de rivières possibles. C’est ça qui n’est pas acceptable pour nous. Ce qui me fait dire que si Hydro-Québec appartient toujours au peuple québécois, une chose est sûre, elle n’appartient pas au peuple innu."

Des pouvoirs réels
Pour M. Piétacho, la reconnaissance par le gouvernement Lévesque en 1985 des 11 nations autochtones du Québec est un bel exemple de manoeuvre politique dont la forte teneur symbolique masque souvent la faiblesse quant aux droits ou aux pouvoirs réels y étant associés. "Nous ne voulons pas simplement être consultés sur divers projets de développement sur nos territoires, nous désirons surtout exercer un véritable droit de regard sur lesdits projets, et le cas échéant, pouvoir les refuser. Le Québec a des revendications semblables au sein du Canada, il veut que sa spécificité et ses besoins soient légalement reconnus; on serait donc en droit de s’attendre à davantage de compréhension de sa part…"

"Nous espérons que la visite de Raoni sensibilisera les gouvernements à ces problèmes. Car quoi qu’on en dise, la politique fédérale en vigueur depuis des années continue elle aussi d’aller à l’encontre de nos intérêts. Matthew Coon Come disait il y a deux semaines que malgré la rhétorique du gouvernement par le biais de termes juridiques nouveaux, le résultat est le même: l’extinction progressive des droits des autochtones. Or, on ne peut impunément détruire, ignorer les droits d’un peuple sur un territoire", ajoute Léo Mark, chef innu de Unamen Shipu (La Romaine).

Visiblement, le lien de confiance demeure bien fragile avec les gouvernements. Même le processus formel de consultations publiques et d’études d’impacts environnementales laisse les autochtones perplexes, qui le perçoivent comme une forme de mascarade. "En 1994, un barrage de 21 mégawatts a été érigé sur notre territoire sans notre consentement. Maintenant, Hydro-Québec a dans sa mire les rivières Romaine et Mécatina; des études ont sûrement déjà été menées ", souligne M. Piétacho.

Mais les Innus craignent surtout que les nouveaux besoins énergétiques des États-Unis deviennent un prétexte afin de relancer de façon précipitée le développement hydroélectrique. "Un projet d’exploitation des chutes Churchill de 2 000 mégawatts est revenu sur la table après être tombé à l’eau à quelques reprises, dont la dernière fois en 1998. Le gouvernement donne maintenant l’impression de vouloir procéder par phases afin de le réaliser, pour que ça passe plus facilement. Évidemment, une fois encore, des études pourraient rendre des rapports favorables, sans tenir compte de notre point de vue. La question fondamentale que le gouvernement devrait se poser est: avons-nous vraiment besoin de nouvelles sources d’énergie? Si ce n’est que pour satisfaire les visées américaines, nous avons des réserves…" ajoutent de concert les chefs innus.

En terminant, M. Piétacho tient à nous rappeler que le fondement de la lutte des autochtones réside dans ce qu’ils considèrent être une vision unidimensionnelle de l’environnement, en tant que ressource sans cesse exploitable. "Prenez par exemple l’archipel de Mingan [39 îles]; toujours inexploité, nul n’en retire un quelconque avantage économique, aucun emploi n’y étant lié. Mais est-ce un problème? De notre point de vue, cela en fait un héritage pour les générations futures qui pourront bénéficier de cet espace vierge, et en fait, c’est là sa véritable richesse", conclut-il.