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L'effondrement du D'Auteuil : Aux pieds du mur
Société

L’effondrement du D’Auteuil : Aux pieds du mur

L’effondrement d’une bonne partie de la façade du bar-spectacles Le D’Auteuil créait, en juillet dernier, une commotion dans le milieu culturel. Même si la programmation de la salle était quasi moribonde, l’état de l’édifice forçait l’évacuation des occupants de la célèbre Fourmi Atomik. Au-delà de la négligence et de l’incurie passées, l’avenir semble se muer en petite guerre entre le propriétaire et les autorités étatiques. Un affrontement qui risque de coûter cher aux victimes innocentes… et aux contribuables. Voici un peu de lumière sur un dossier d’exception.

Le ministère de la Culture et des Communications du Québec a pris un engagement: le bâtiment tricentenaire de la rue D’Auteuil sera retapé – sous haute surveillance – et ses locataires pourront le réintégrer.

"L’important, c’est que le Ministère a décidé de prendre ça en main avec la Ville", insiste l’adjoint de la directrice du bureau de la capitale, Pierre Desaulniers. Traduction: les budgets nécessaires devraient être débloqués et un professionnel dont le mandat sera de veiller sur la réfection sera embauché.

Est-ce qu’il faut en déduire que les précédentes restaurations qui se sont conclues par l’effondrement de deux murs n’ont pas été menées selon les règles de l’art? "Ce dont j’ai l’impression, c’est qu’il y a peut-être eu des technicalités qui n’ont pas été respectées ou qui ont fait en sorte que les bris ont été supérieurs à ce qu’ils prévoyaient."

Il y aura donc "une surveillance de chantier […] pour effectuer un suivi et un contrôle beaucoup plus serrés des travaux, poursuit M. Desaulniers. [La sentinelle] nous donnera des rapports à tout bout de champ. Mais, de toute façon, on devrait assister aux rencontres de chantier."

Il appert toutefois qu’une entente sur le début des travaux n’est pour l’instant qu’un rêve. La Ville, le Ministère et le possesseur des lieux se sont rencontrés à trois reprises récemment. "Nous, on lui a dit précisément quelles sont nos exigences. Le Ministère a fait la même chose, explique une porte-parole de la municipalité, Marie-Andrée Germain. On attend le propriétaire. […] La balle est dans son camp."

"Les travaux sont bloqués par la Ville, riposte le principal intéressé, Jean Allard. Ça va de l’avant si on peut dire… mais il n’y a rien qui se fait." Et la période des vacances estivales aurait contribué au ralentissement de la progression du dossier: "Tout est resté jammé."

Selon lui, les intervenants en sont à sélectionner un architecte et un ingénieur. Un duo qui devra présenter des scénarios d’intervention. C’est pourquoi personne ne veut avancer d’approximation des coûts des réparations.

M. Allard croit que la lourdeur des procédures risque d’embourber le processus davantage. "Cela peut se passer très vite si tout le monde a une certaine pression de l’urgence. Mais, personnellement, j’ai beaucoup de craintes pour plusieurs raisons. La première, c’est que le 4 novembre, il y a les fusions des diverses municipalités. Donc, tout fonctionnaire connaissant le milieu va s’asseoir sur sa chaise et surtout ne va pas grouiller!"

En plus, le Québécois d’adoption exprime des doutes quant aux réelles ressources financières qui peuvent être investies dans l’aventure, le gouvernement ayant fait la promotion des coupes budgétaires au cours des dernières années. "Le Ministère et la Ville veulent conserver le maximum de l’édifice actuel. Mais, si face à cette volonté, il n’y a pas les moyens donnés pour le faire, ce ne sont que des voeux pieux."

Il tente évidemment de tirer la couverture vers lui. "Je n’ai pas les moyens de la rénover, jure-t-il. Je suis dans la même urgence que les gens de la Fourmi Atomik à vouloir rouvrir." Seulement en frais fixes, il débourserait quelque 8500 $ par mois, sans avoir de revenus.

Celui qui a acquis l’édifice il y a une dizaine d’années se demande, en outre, si ses vis-à-vis ont les oreilles ouvertes, s’ils entendent ses doléances. "Pour eux, il n’y a pas d’urgence car chaque jour leur salaire tombe. Ils partent en vacances, il n’y a pas de problème, ça ne dérange personne. Par contre, ceux qui travaillent là-dedans, ça les dérange en maudit!"

"J’ai conscientisé ces gens-là au fait qu’au Québec, on a un hiver et que cet hiver, qu’on le veuille ou pas, sera là dans quelques semaines. Si on ne fait pas certaines choses avant, on ne pourra pas les faire avant le mois de mai", attaque-t-il de plus belle.

"Mais ça n’a pas eu l’air de créer bien des pressions chez eux. Ça fonctionne comme tout fonctionnaire fonctionne", ironise-t-il.

Le proprio veut pour preuve que ses angoisses sont justifiées le délai encouru pour la ratification de la précédente convention. "Entre le moment où la ministre a dit: "Oui, Monsieur, nous vous donnons 200 000 $ et nous souhaitons rénover ce truc-là" et le moment où le protocole a été signé entre la Ville, le Ministère et moi-même, ça a pris plus de deux ans et demi…"

Quant à la Régie du bâtiment, responsable de l’évacuation de la propriété, M. Allard estime qu’elle a adopté une attitude dure afin de se libérer de toute récrimination en cas de pépin.

Un cas unique
Chef de groupe à l’inspection au sein de l’organisme, Gilles Mercier expose d’ailleurs que la décision prise est exceptionnelle. "À ma connaissance, c’est un des premiers bâtiments pour lequel on doit agir comme ça dans la région de Québec. C’est très, très rare. Ça prend vraiment un doute sérieux pour la sécurité. Depuis que je suis à la Régie dans la région [24 ans], je n’en ai pas vu."

Disons que dans ce cas, le doute était extrême. "Avant même la visite des lieux, […] la décision était prise."

Il nous a toutefois été impossible de connaître le détail des observations de l’inspecteur dépêché dans la bâtisse. Malgré une demande en vertu de la Loi sur l’accès à l’information, nous n’avons reçu que l’avis de défectuosités. On y demande de "fournir une attestation d’un ingénieur à l’effet que la structure (mur porteur en pierres, solives de bois et la toiture) est conforme pour l’usage qui lui est destiné". Point de rapport rédigé à la suite de la visite à l’horizon.

Néanmoins, le responsable des relations publiques à la Régie, Marc Émond, nous a appris "qu’on a constaté qu’il y a des endroits où il n’y avait pas eu de gouttières autour du bâtiment. Et, il y a des endroits où l’eau s’est infiltrée dans les murs. C’est ce qui a fait pourrir le mortier".

Puisque la Régie a usé d’une rare procédure, peut-on en déduire que des gens ont été en danger dans l’immeuble en question? "On peut penser ça, oui."

Voilà qui ne surprend guère l’ancien locataire du bar-spectacles Le D’Auteuil, André Gagné. "Pour moi, c’était inévitable. […] J’ai décidé de partir parce que je savais que ça ne pouvait pas durer longtemps comme ça." Il avait remarqué l’infiltration d’eau.

Il admet que M. Allard avait fait l’acquisition "d’une bâtisse maganée". Mais, il est aussi d’avis que l’entretien "n’était pas sa priorité dans la vie. […] Je pense qu’il avait décidé de ne pas s’en occuper".

Notons toutefois que M. Gagné a un parti pris. Il rêve d’acheter le D’Auteuil. C’est pourquoi il lance que le propriétaire n’a qu’à le vendre s’il ne veut pas le bichonner.


Conséquences et vérités
"Ça a été négligé pendant très, très longtemps. Il n’y a jamais eu de prévention ou quoi que ce soit, donc là, on paye pour des années et des années de négligence."

Le verdict du responsable de la gestion du bar-spectacles Le D’Auteuil pour le Festival d’été, André Boulard, est lourd.

"Quand ils ont commencé à tenter de le rénover, c’est là qu’on a vu. Ça a mis au jour un paquet de failles dans l’immeuble. Mais si ça n’avait pas été des travaux, on n’avait pas de raison de croire que c’était dangereux parce que, évidemment, on ne se serait jamais mis les pieds là-dedans."

Les incidents n’ont cependant pas causé un tort irrémédiable à son employeur. "On était sur le point de se retirer éventuellement. Ça n’a fait que provoquer des choses. L’idée de gérer un bar à l’année en marge du Festival d’été, c’est une idée qui n’a pas fait son chemin."

"Je trouve cela plus triste pour la Fourmi Atomik que pour nous. Il y a beaucoup de gens qui travaillaient là, ils avaient une clientèle régulière…"

D’ailleurs, les membres et employés du réputé bar coopérative de travail tentent de se ressaisir et de trouver une solution à leurs problèmes. "Le but du jeu, ce n’est pas de trouver un coupable. Le but du jeu, c’est de s’organiser pour qu’il y ait une compensation au fait que le mercredi, on avait un bar, et que le vendredi, on n’en avait plus", expose un administrateur, Denis Richard. Il est en pourparlers avec leur courtier d’assurances.

"On est rendu qu’on doit sauver notre peau, vivre, payer notre loyer…", continue un autre membre de l’institution, Robert Lafontaine. Pour y arriver et conserver la cohésion du groupe, il est présentement à la recherche d’un autre local.

"On ne veut pas nécessairement refaire la Fourmi. Mais c’est pour faire vivre l’esprit de la Fourmi et que les gens puissent travailler. […] On veut continuer parce que si on reste fermé un an, il y a peut-être des gens qui vont prendre notre créneau."

Un désir de survie d’autant plus fort que les travaux pourraient se poursuivre jusqu’à la fin de l’été prochain et qu’avant de rouvrir, ils devront refaire tout l’aménagement des lieux.

M. Lafontaine lance donc un appel à tous les propriétaires du Vieux-Québec ou des alentours. S’ils ont un local à louer, les membres de la coop sont intéressés à le visiter.