

Droit de cité : Le piège
Éric Grenier
Un peu comme Pierre Bourque, nous aussi, les journalistes, on s’est fait piéger avec cette histoire de squat. Après que l’évacuation du Centre Préfontaine eut été terminée, nous sommes entrés sur le site, derrière les clôtures, à l’invitation des policiers, croyant qu’on allait nous organiser une petite visite guidée des lieux. Mais le commandant Durocher, porte-parole du SPCUM, nous a stoppés quelques pas plus loin. Derrière nous, le mur anti-émeute s’est refermé.
Déjà que les squatteurs nous soupçonnaient d’être du côté du pouvoir, voilà qu’on avait l’air d’une bande de pleutres cherchant la protection de la police. Quand le mur policier s’est refermé derrière nous, on se sentait comme des Américains à Islamabad.
Sérieusement, au milieu de ce carnaval policier et médiatique, c’était à se demander si Pierre Bourque ne s’était pas lui-même évincé de l’hôtel de ville en chassant les squatteurs de là. J’ai même jeté un coup d’oeil dans le panier à salade, au cas où je ne l’apercevrais pas. Mais non, au même moment, le maire nous convoquait à l’hôtel de ville, pour nous dire: "Coucou, je ne suis pas parti." Pas encore, du moins.
Parce que celui qui était passé maître dans le flair politique en a manqué terriblement ce coup-ci. Désormais, Pierre Bourque a l’enduit de téflon éraflé. Mauvais pif, il n’a pas su humer la grogne populaire contre sa gestion de cette crise. Il s’est fait piéger, non par les squatteurs, comme il le prétend, mais par lui-même. Il a lui-même installé la trappe à souris, déposé lui-même le fromage sur la plaque, et il a lui-même déclenché le mécanisme avant d’en avoir retiré tous ses doigts. Et puis, clap!
Jusqu’à maintenant, rien ne collait sur Pierre Bourque. Les scandales, ses nombreuses erreurs de jugement, son administration bancale, sa piètre culture démocratique, son intarissable goût du voyage, les nombreuses apparences de conflits d’intérêts de certains membres de son conseil… Rien, absolument rien n’avait entaché sa réputation et sa popularité. On aurait appris qu’il flirtait avec l’Église de scientologie, ou encore qu’il s’enrichissait avec des activités de contre-espionnage pour le compte de la Chine populaire, que personne dans l’électorat ne lui en aurait tenu rigueur.
Là, une affaire toute bête, un truc de gamins, et le Roi est sérieusement ébranlé. D’un seul coup, il s’est mis à dos sa base électorale, la gauche militante, les syndicats, ses fonctionnaires…
Il aurait pu en rester là, laisser le temps faire son oeuvre d’amnésie. Attendre le 5 novembre pour procéder à l’évacuation des lieux, si tant est que les squatteurs avaient bel et bien été de très mauvaise foi avec lui. Mais c’était sans compter sur son désir de se racheter auprès de ceux qui lui avaient toujours été fidèles, et qui étaient très mécontents du fait que la Ville loge gratuitement les squatteurs. Cette image d’une p’tite dame du quartier lui tendant son compte d’électricité a fait terriblement mal à Bourque. Pourtant, depuis l’affaire "Goodbye, Charlie Brown", où une autre p’tite dame digne était venue rappeler à Brian Mulroney ses promesses brisées, tous les politiciens en campagne savent qu’il faut se méfier des p’tites dames.
Chose, là!
Un quatrième coq investit l’arène électorale. Après Pierre, Gérald et l’étrange M. Larouche (dont le seul intérêt jusqu’à maintenant aura été de nous rappeler, par son nom, les prouesses de son homonyme hockeyeur, compteur de 50 buts, dans le temps où c’étaient les gouvernements qui demandaient à la Sainte-Flanelle une aide pour leur réélection), voici le distrayant M. Hrstchnan, Ricardo pour les intimes, maire de Ville Mont-Royal. Il s’agit d’un inconnu pour la plupart des Montréalais. Y compris ceux de la banlieue fusionnée.
Hrstchnan, surnommé "Chose, là…", n’a guère de moyens, et pas plus d’appuis pour sa campagne. Alors, inutile d’ergoter plus loin sur ses chances de l’emporter.
De toute façon, ce dont il a le plus besoin en ce moment, ce n’est ni d’une équipe, ni d’appuis, ni d’un programme, mais de voyelles. Cette publicité a été payée et autorisée par la lettre A.
Ghandi à Westmount
Si Chose a sauté dans le train, Peter Trent, le maire de Westmount, l’a regardé passer. DémocraCité, reconnue comme la principale organisation antifusion, voyait en Peter Trent son Gandhi. Jusqu’à la semaine dernière, DémocraCité implorait Trent d’être leur candidat. Pas pour y faire de la figuration, mais bien pour gagner l’élection. DémocraCité n’avait ni argent ni organisation à offrir à Peter Trent. Pas besoin d’équipe, ni de moyens financiers pour gagner, lui a-t-on rétorqué, il faut seulement une Cause. Nous avons la Cause. Avec de grandes idées et un grand homme, on peut vaincre toutes les forces. Comme Gandhi, quoi.
Un petit détail: c’est que la cause des fusions forcées n’est pas celle d’un peuple envahi et opprimé par une force étrangère. Westmount et Town of Mount-Royal (TMR) ne sont pas l’Inde ou l’Afrique du Sud. (Quoique TMR, avec sa clôture ceinturant cette enclave de fortunes au milieu de la plèbe montréalaise, rappelle l’extravagant complexe récréotouristique multimilliardaire de Sun City, en Afrique du Sud.)
Malgré son caractère quelque peu historique, cette élection demeure une élection comme les autres. Et il faut plus que du renforcement positif pour l’emporter.