Jean-Jacques Pelletier sur le blanchiment d'argent : L'argent n'a plus de couleur
Société

Jean-Jacques Pelletier sur le blanchiment d’argent : L’argent n’a plus de couleur

L’occasion était trop belle. Devant l’arrivée de la Conférence internationale sur le blanchiment d’argent à Montréal, nous avons demandé à JEAN-JACQUES PELLETIER, auteur de polars acclamés comme L’Argent du monde (Éditions Alire) qui traite justement de ce fléau, de livrer son opinion sur le sujet. Attention: sombre portrait, mais point de vue  éclairant.

Déjà, l’argent n’avait pas d’odeur, disait-on. Désormais, il aura de moins en moins de couleur, au rythme où on le blanchit.

Pourtant, on banalise cette activité. Ce serait un crime de collet blanc. Une version un peu plus hard du trafiquage de livres comptables auquel s’adonnent certaines entreprises. On se dit qu’il y a des priorités plus importantes, des crimes plus sanglants à éradiquer que cette forme légèrement déviante de capitalisme.

Les seuls moments où le blanchiment semble attirer l’attention, c’est lorsqu’il sert à financer le terrorisme. C’est méconnaître ses conséquences à long terme sur l’ensemble de la société. Car l’argent est le nerf de la guerre. Transformer son argent sale en argent propre est une priorité pour tout groupe criminel. Sans blanchiment, c’est l’ensemble de ses autres activités qui sont compromises et qui perdent leur sens.

Une ampleur insoupçonnée
À l’échelle mondiale, selon le Fonds monétaire international (FMI), il se blanchirait pour environ 500 milliards $ d’argent sale par année – ce qui exclut les profits générés par l’argent déjà blanchi les années précédentes! Quant au patrimoine occulte résultant de ce blanchiment, en 1997, il se situait entre 4800 et 7200 milliards $.

Ces montants peuvent sembler surréalistes. Un journaliste bienveillant a déjà corrigé mes propos, dans un compte rendu, remplaçant les milliards par des millions, croyant que je m’étais fourvoyé. Pourtant, il s’agit bien de milliards. De centaines et de milliers de milliards.

Prenons des exemples. Le demi-million de prostituées opérant en Europe sous le contrôle de proxénètes russes rapportent environ 100 millions $ par jour. En Turquie, où il transite pour 50 milliards $ de drogue par année à destination de l’Europe, les trafiquants encaisseraient entre 2,5 et 3,5 milliards $ annuellement. À l’échelle mondiale, on estime que le chiffre d’affaires annuel du crime organisé se situe autour de 1000 milliards $.

Pour être "utiles", ces montants doivent être blanchis. De fait, il semble qu’on réussisse à en blanchir la moitié.

Conséquences…
La corruption est probablement la forme la plus simple de blanchiment. Ainsi, on estime que, sur les 50 milliards $ annuels que rapporte le commerce de la drogue aux trafiquants mexicains, c’est 15 à 20 milliards qui vont à la corruption: policiers, juges, douaniers, procureurs… En 1997, le procureur de Tijuana s’est fait offrir 1 million $ par mois pour faciliter les affaires du cartel local!

De façon globale, partout où le crime organisé réussit à convertir ses trafics en empire financier, la corruption prolifère. Les Antilles et l’Amérique centrale constituent à ce sujet une illustration inquiétante.

En Haïti, des policiers haut gradés, qui reçoivent un salaire mensuel de 6000 francs français, s’achètent parfois des villas de plusieurs millions. En République dominicaine, un organisme des Nations unies estime que la majorité des juges, des procureurs et des policiers sont corrompus. En Colombie, les dirigeants du cartel de Medellin ont déjà proposé de payer une partie de la dette nationale du pays en échange de leur immunité!

Il existe une forme de corruption plus sournoise encore: l’infiltration de l’économie et des milieux financiers officiels. En France, en 1998, on estimait à 40 milliards $ les actifs de la maffia russe dans l’économie du pays.

Au Japon, le crime organisé a développé des liens étroits avec le monde économique et financier. Les quatre plus grandes maisons de titres, dont l’imposante Nomura securities, ont été convaincues de liens avec les yakusas. Il en a été de même pour la troisième plus grosse banque du pays, la Dai-Ichi Kangyo Bank, ainsi que pour plusieurs grandes entreprises: Hitachi, Toshiba, Mitsubishi Motors, Nissan, Toyota, Takashimaya…

En Russie, selon Coopers & Lybrand, le crime organisé contrôlait, en 1997, 41 000 sociétés et il était impliqué dans 80 % des joint-ventures avec des investisseurs étrangers. Une publication de la Banque mondiale estimait pour sa part que la maffia russe contrôlait 60 % des banques et 40 % de l’économie du pays.

Ce type d’infiltration se fait parfois à l’insu des actionnaires. Ainsi, au Canada, une des sociétés les plus en vue de la Bourse de Toronto, YBM-Magnex International, s’avéra appartenir à Semion Yukovitch Mogielevitch, un parrain russe à la tête d’importants réseaux criminels (drogue, prostitution, armes, blanchiment). L’affaire fit d’autant plus de bruit que la société avait un ancien premier ministre de l’Ontario parmi ses administrateurs.

De façon générale, le crime organisé cherche à prendre le contrôle d’institutions financières: leur utilité dans un but de blanchiment est évidente. Wall Street est clairement dans sa ligne de mire. Mais il s’intéresse aussi aux pharmacies, aux marchés d’alimentation et à toutes sortes de commerces de détail. Bref, à tout ce qui lui permet de recycler d’immenses quantités de petites coupures.

Le retour de l’argent blanchi dans les circuits financiers officiels peut provoquer des catastrophes. Lors de la crise asiatique, le budget de la Thaïlande était d’environ 28 milliards $, alors que le chiffre d’affaires du crime organisé se situait autour de 32 milliards $. Après avoir examiné cette crise financière, ainsi que celle du Brésil qui suivit, des études ont conclu que, lorsque la quantité d’argent sale dépasse le budget d’un pays, ce dernier tombe dans la dynamique: bulle financière-écroulement du système financier.

Au Japon, la crise qui persiste depuis 1989 n’est pas étrangère à l’activité économique des yakusas et aux 350 milliards $ de prêts "pourris" qu’ils ont imposés aux institutions financières du pays.

Dure lutte contre le blanchiment
L’argent blanchi, notamment celui de la drogue, a pour effet d’intoxiquer l’économie de plusieurs pays. Ainsi, on estime que cet argent représente de 5 à 15 % du PIB de la Colombie, 10 % de celui du Mexique et 50 % de celui de la République dominicaine. Quand on pense aux inquiétudes que suscite la perspective d’un simple ralentissement de la croissance du PIB, on imagine ce que constituerait pour ces pays la perte de cette "industrie"!

On comprend alors mieux la réticence de certains pays à s’engager sérieusement dans la lutte contre le blanchiment et contre les activités criminelles qui l’alimentent.

Le même raisonnement vaut pour certaines institutions bancaires, infiltrées souvent à leur insu, mais ensuite réticentes à dénoncer leurs clients, de peur de perdre une part importante de leur chiffre d’affaires.

Une autre difficulté tient aux moyens utilisés par les blanchisseurs. Le blanchiment est de plus en plus le fait de professionnels qui utilisent tous les instruments de la gestion financière et du commerce électronique, sans oublier les zones franches et les paradis fiscaux.

Pour comprendre ce qu’est un paradis fiscal, prenons l’exemple des îles Caïmans: 35 000 habitants, 561 banques, 400 compagnies d’assurances, près de 30 000 sociétés diverses. Autres caractéristiques: secret bancaire absolu, sociétés écrans, comptes numérotés et codés, trusts à bénéficiaires anonymes, pavillons de complaisance, taxes inexistantes, absence presque complète de douane et de police… Bref, c’est le rêve pour toute entreprise légale qui veut fuir ses responsabilités fiscales, se mettre à l’abri de poursuites ou échapper à une réglementation contraignante de ses activités. C’est aussi le rêve de tout blanchisseur.

Là se trouve d’ailleurs la force du crime organisé: se présenter comme une simple business et intégrer dans un fonctionnement cohérent le blanchiment, la corruption, l’infiltration de l’économie légale et l’utilisation de ses ressources.

On saisit alors l’ampleur de la tâche. Vouloir éliminer les paradis fiscaux et les dispositions facilitant l’anonymat des intervenants – deux des moyens qui favorisent le plus le blanchiment -, ce n’est pas seulement enlever une arme aux groupes criminels, c’est aussi s’attaquer de front à plusieurs pratiques chères au capitalisme. C’est mettre en cause des moyens à la disposition des entreprises pour maximiser leurs profits.

Si l’intention est louable, on comprendra qu’on puisse être sceptique sur l’atteinte de l’objectif.

Dans un tel contexte, pourra-t-on éliminer le cancer sans tuer le patient? Rien n’est moins

sûr. Le cancer contrôlé risque de devenir notre mode de vie économique.

L’information factuelle contenue dans cet article provient en grande partie de cinq volumes publiés par Les Presses universitaires de France dans la collection Criminalité internationale: Finance criminelle, Mafias du monde, Les Cartels criminels, Trafics et crimes en Amérique centrale, Les 13 pièges du chaos mondial. Le site du GAFI (Groupe d’action financière sur le blanchiment de capitaux) a également été mis à contribution.

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