Société

Tuer la beauté du monde

Étudiants en foi islamique entraînés à la guerre par les services secrets pakistanais, les talibans ont subitement fait irruption au centre de la géopolitique mondiale le 11 septembre dernier.

Don’t acte, jusque-là, cinq années d’obscurantisme profond, ponctuées des cris d’alarme des organismes humanitaires, de l’Unesco, n’avaient que peu ému l’opinion publique. Il fallut les attentats de 1999 contre les ambassades américaines en Afrique pour que l’ONU vote l’embargo économique sur le pays. Embargo dont d’ailleurs se foutaient et se foutent encore éperdument les principaux intéressés.

Les talibans sont membres d’une ethnie locale nommée Patchoune, ils ont entrepris dès 97 l’extermination des autres ethnies du pays, forçant à l’exil des millions de personnes. Une fois le pays vidé de ses élites dont la majorité ont fui en exil, ces exégètes du coran-au-pied-de-la-lettre se sont furieusement amusés à réinventer l’éthique et la moralité publique dans leur petit pays.

Une part de la justice talibane se fonde sur le Hudud, dont voici quelques grands principes connus: l’amputation d’une main pour un vol, la lapidation à mort pour les adultères et l’exécution par un membre de la famille pour les meurtriers. Précisons que les mêmes principes sont appliqués en Arabie saoudite, nation amie, grande alliée et véritable pompe à pétrole des États-Unis…

Si cette législation ne fait déjà pas de l’Afghanistan le pays de l’amour, la police du vice et de la vertu, qui a pour mission de "corriger les infidèles par le feu et l’eau bouillante", a d’autres tours dans son petit sac à malices.

Certains des principes édictés par ces exégètes qui interprètent le coran au pied de la lettre sont si délirants que, pour peu, il y aurait de quoi rigoler franchement… si les châtiments imposés aux déviants n’étaient pas à la mesure de ce délire mystico-paranoïaque qui proscrit le plaisir, le loisir et la beauté.

Extraits de quelques articles de loi:

Il est interdit de se raser: un homme aperçu avec une barbe rasée ou taillée sera emprisonné jusqu’à ce qu’elle soit touffue.

La télévision est interdite. Tous les postes seront confisqués et détruits…

La musique, le chant, la danse sont punis par l’emprisonnement du chef de famille. Si l’on trouve une cassette ou un disque dans un magasin, il faut le fermer et emprisonner le commerçant. Si l’on trouve une cassette dans une voiture, le propriétaire sera arrêté et la voiture réquisitionnée.

Films, photos et toute représentation humaine sont prohibés, car ils détournent de Dieu. (Depuis deux mois, les images d’animaux sont également interdites.)

Non, décidément, l’Afghanistan n’est plus le paradis de la culture.

Depuis trois ans, les talibans s’acharnent à détruire les liens culturels historiques qui unissent l’Afghanistan au reste du monde. Au Musée national de Kaboul, ce qui n’a pas été détruit a été systématiquement soumis au pillage complice du Pakistan. L’objectif avoué de la police du vice et de la vertu est de détruire toutes les statues.

En Afghanistan depuis cinq ans:

Il est interdit de faire voyager les pigeons voyageurs. (Ils sont jugés démoniaques par certains gardiens de la foi.)

On ne doit pas mettre les oiseaux en cage… (… car leur chant perturbe la prière.)

Les prières sont partout obligatoires à heures strictes.

Il est interdit de faire de la magie.

Les cerfs-volants sont interdits. (?)

Il est interdit de prêter et d’emprunter quoi que ce soit.

Non, décidément, l’Afghanistan n’est pas le paradis des enfants… ni des femmes d’ailleurs…

Mari de trois épouses et père de six enfants, le mollah Omar, chef spirituel des talibans, a décrété que seule la réclusion pouvait préserver la femme du péché. Il a donc fait fermer toutes les écoles pour jeunes filles puis toutes les universités. Depuis 1996, les femmes afghanes n’ont plus droit au travail, 150 000 ont perdu leur emploi. Des milliers de veuves de guerre sont ainsi réduites à la mendicité. Lors de chaque sortie, elles doivent être accompagnées d’un parent, garant de leur honnêteté vis-à-vis de la police du vice et doivent porter le tchadri afghan, qui en plus de recouvrir complètement le corps comporte un grillage à la hauteur des yeux. Inutile d’ajouter que toute effusion d’affection publique est formellement prohibée.

Bref, en Afghanistan, il n’y a pas grand-chose à faire, peu à lire, rien à voir, aucune forme, aucun mouvement des corps pour s’émouvoir du trottoir d’en face.

On me dira que cela est bien secondaire. On me dit déjà, dans un abondant courrier, que les nations bien-pensantes se réveillent un peu tard. Que l’Amérique fait encore et toujours dans le deux poids deux mesures. Que nous ne sommes pas en mesure de juger des différences ethniques. Que des criminels et des ultra-conservateurs, il s’en trouve jusqu’au sous-sol de la Maison-Blanche…

Oserais-je donc, dans la ronde des arguments, avancer alors que, comme le dit le slogan, si l’amour est l’antidote de la guerre, il débute généralement par un regard posé sur l’autre, et que rien n’est plus exaltant que l’envol d’un cerf-volant.