Normand Lester : Chronique d'un départ annoncé
Société

Normand Lester : Chronique d’un départ annoncé

Peu avant d’aller sous presse, on apprenait la mise en congé avec solde de NORMAND LESTER. Radio-Canada soutient que le journaliste d’enquête a porté atteinte à son intégrité en présentant une vision partiale de l’histoire du Canada. Nous avons tenté en vain d’obtenir ses commentaires à ce sujet. Voici tout de même l’entrevue qu’il nous accordait jeudi dernier sur un livre qui pourrait relancer le débat sur la liberté de presse.

"Depuis la Conquête, le Canada anglais s’est rendu coupable de crimes, de violations des droits humains, de manifestations de racisme et d’exclusion envers tous ceux qui n’avaient pas le bonheur d’être blancs, anglo-saxons et protestants." Et vlan! Par ces quelques lignes corrosives, Lester annonce ses couleurs dans Le Livre noir du Canada anglais (en écho au fameux Livre noir du communisme qui mettait en lumière les impostures et les atrocités du régime rouge).

Déjà excédé depuis 1996 par une presse anglo-canadienne, Diane Francis et le National Post en tête, qui, dit-il, présente le Québec comme "une société retardataire, intolérante et xénophobe", Lester enquête et découvre au printemps 2000 que les capsules sur l’histoire du Canada, Les Minutes du patrimoine, ont reçu en catimini 7,2 millions $ du gouvernement fédéral sur 10 ans. "Moi, mon problème, c’était le financement secret. Cette entreprise de propagande rose du fédéral, c’était un mensonge par omission, en ce sens que l’accent était toujours mis sur le beau côté des choses, sans parler des côtés négatifs."

"Le rôle d’un journaliste, c’est d’avoir une attitude critique vis-à-vis du pouvoir en général et des autorités politiques …, c’est notre rôle dans la société d’être le chien de garde de la démocratie et de dénoncer les manipulations."

"Keep Canada British"
Vendetta? Quoi qu’il en soit, la coupe était pleine et il fallait renvoyer à leurs devoirs ces "donneurs de leçons", en débusquant les côtés moins glorieux de l’histoire anglo-canadienne, clame Lester. Remontant aussi loin qu’à la déportation des Acadiens et la Conquête de 1759, en passant par la pendaison de Louis Riel au XIXe siècle, Lester achève ses recherches au XXe siècle avec l’antisémitisme et les politiques racistes à l’encontre des Japonais et autres étrangers.

Parmi les révélations les plus surprenantes, celle qui veut que dans les années 1930, Adrien Arcand – leader fasciste numéro un et nazi avoué, symbole de la xénophobie québécoise au Canada anglais et dont les journaux étaient reconnus comme des torchons antisémites – bénéficiait en secret d’un important soutien moral et financier du premier ministre fédéral, Richard B. Bennett. "Arcand et son acolyte, Ménard, se considéraient comme des fidèles de Bennett, ils finissaient leurs lettres au premier ministre en signant "vos bons et loyaux soldats"."

Ainsi, l’antisémitisme était généralisé au Canada anglais et gagnait tous les échelons de la société, prétend Lester; des hommes politiques aux gens d’affaires, jusqu’à la police qui refusait d’assurer une protection adéquate aux groupes menacés. Bien au-delà des enseignes, telles "No Jews or dogs allowed" ou "Japs keep out", qui florissaient un peu partout au Canada anglais, sur les plages et dans les villes, surtout à Toronto, Lester relève le cas de tabassage de Juifs lors d’une partie de balle-molle en 1937 à Christie Pits en Ontario. Après un affrontement de six heures, auquel prirent part des centaines de personnes des deux camps, certaines armées de barres de fer et de bâtons de baseball, des anglo-protestants arrêtés seront blanchis par un juge invoquant la provocation juive. S’appuyant sur des historiens anglo-canadiens, Lester assure que cette violence ouverte n’a pas eu d’équivalent au Québec. "Dans les années 30, "Keep Canada British" était le mot d’ordre au Canada anglais, où on s’intéressait beaucoup, comme chez les nazis, à l’eugénisme et au fondement biologique de la "race anglo-saxonne"."

Au passage, Lester ne manque pas de déboulonner quelques statues. Sur Mackenzie King, considéré au Canada anglais comme le plus grand premier ministre: "C’était un antisémite viscéral, un admirateur de Hitler qui prenait tous les moyens pour empêcher les Juifs fuyant l’Europe de venir au Canada." Adepte du spiritisme, relève Lester, le premier ministre consultait, selon son journal intime, ses "conseillers" Léonard de Vinci, Louis Pasteur, saint Luc, Laurent de Médicis, etc. avant de prendre d’importantes décisions politiques. Résultat de ce climat idéologique, le Canada présenterait le pire bilan des démocraties occidentales pour l’accueil des réfugiés juifs après 1945. Durant la même période, […] on permettait à plusieurs criminels de guerre nazis qui avaient collaboré avec les services secrets britanniques de s’installer au Canada. De plus, les lois fédérales racistes, ciblant une population WASP, n’auraient été abrogées qu’en 1949. Autant de réalités qui n’ont jamais fait l’objet de capsules historiques. "Le racisme à l’égard des Japonais s’est poursuivi jusqu’en 1947 et la Cour suprême a expulsé ces Canadiens uniquement pour des questions raciales; cela entache à jamais sa réputation. On pourrait aussi parler des Amérindiens et des Chinois, mais ça prendrait un autre tome."

Et le Québec?
Depuis longtemps, analyse Lester, le mouvement souverainiste québécois a servi d’alibi au Canada anglais pour que ce dernier puisse se décharger et ne pas regarder son histoire. Mais le Québec a-t-il, lui, fait le ménage dans son passé? "Écoutez, est-ce qu’on a fait des choses… Plusieurs de ceux qui ont eu des dérives antisémites dans les années 30 se sont excusés depuis; je pense à André Laurendeau, au Devoir. Mais on n’a pas vu ça beaucoup du côté du Canada anglais." Et le chanoine Lionel Groulx? "Dans la totalité de son oeuvre, il y a deux passages qui pourraient être qualifiés d’antisémites, mais il y a plusieurs autres citations où il fait l’éloge des Juifs."

Lester dit ignorer si les Canadiens anglais sont au fait de ces tares historiques, bien qu’il cite plusieurs historiens anglo-canadiens, plutôt critiques sur leur passé. "Mais, habituellement, ça n’a pas tellement d’impact car les médias anglophones, presque en totalité, mènent la propagande contre le Québec. Il n’y a qu’un journaliste, à ma connaissance, Ray Conlogue, qui a fait un bon travail. Mais il est très mal vu par ses collègues du Canada anglais car on dit qu’il souffre du syndrome de Stockholm [l’otage qui prend le parti de ses ravisseurs]."

S’il admet que le Canada anglais a évolué pour le mieux depuis 50 ans, notre interlocuteur n’en démord pas: malgré l’existence du nationalisme au Québec, l’extrême droite et ses germes d’intolérance, de xénophobie et de racisme sont ailleurs. "Le Ku Klux Klan existe toujours au Canada anglais et il a déjà été extrêmement important en Saskatchewan. Par ailleurs, ces phénomènes sont absents au Québec. Les bases idéologiques de l’extrême droite, même si ce n’est pas un phénomène important, sont au Canada anglais."

Les anglophones veulent-ils toujours nous assimiler? "En tout cas, ils n’acceptent pas tellement que le fait français se défende. Pour eux, c’est toujours de l’intolérance ou de l’extrémisme, et c’est la cause du blocage politique actuel. On voit ce qui se passe à Ottawa, la capitale unilingue d’un pays bilingue."

Rarement avare de ses mots ou de précisions juteuses à l’écrit, Lester se fait beaucoup moins loquace à l’oral, lorsqu’on aborde la question des liens potentiels entre sa mutation à de nouvelles fonctions et le retrait des Minutes du patrimoine, que diffusait son employeur, Radio-Canada. "Écoutez, pour l’instant en tout cas, on ne peut pas faire de liens et on ne sait pas comment cela va évoluer… J’aime mieux ne pas faire de déclaration sur mes liens avec la Société Radio-Canada et la parution du livre; ce serait prendre position sur des questions d’avenir." Pour l’heure, poursuit-il, les réactions de ses collègues sont "plutôt positives" et il poursuit son travail de journaliste d’enquête.

Quelles seront les réactions hors Québec: bombe à fragmentation ou pétard mouillé, ce livre? "Plusieurs personnes me posent la question, je ne peux pas me prononcer."

Est-ce qu’un journaliste d’un média anglophone vous a demandé une entrevue, Diane Francis du National Post, par exemple? "Non, pas encore. Ça prend environ deux semaines en général avant d’avoir des réactions quand un livre est écrit en français, mais ça va sans doute venir…"

Le Livre noir du Canada anglais
de Normand Lester
Les Intouchables
2001, 297 pages

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