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« Privatisation » des soins de santé : Vers un système à deux vitesses (encore?)
Société

« Privatisation » des soins de santé : Vers un système à deux vitesses (encore?)

Les commissions sur la santé mises sur pied au Canada au cours des dernières années revendiquent toutes plus de place pour le privé. Doit-on, encore une fois, s’inquiéter de l’avènement d’un système de santé à deux vitesses au pays? C’est ce que croit PAUL SABA, président de la Coalition des médecins pour la justice sociale. Explications.

Les commissions sur la santé se suivent au pays et se ressemblent de plus en plus. La dernière à ce jour, celle mise sur pied en Alberta et menée par Don Mazankowski, ex-vice-premier ministre conservateur du Canada, a préconisé, une fois encore, le recours au secteur privé pour sortir le milieu de la santé du marasme.

Avec des propos proches de ceux du milieu des affaires (on parle de "clients" et non de "patients"), le rapport de 70 pages, rendu public le 8 janvier, recommande que les Albertains paient davantage pour les services médicaux, soit par un ticket modérateur, une taxe ou une carte spéciales. Mazankowski désire que le secteur privé offre plus de soins, comme des chirurgies mineures ou des tests de diagnostic. Il recommande également de revoir quels services médicaux devraient être couverts par l’assurance-maladie et lesquels devraient être payés directement par les patients. Une tendance à la privatisation du système de santé?

Des groupes sociaux ont en effet souligné que les recommandations du rapport pourraient pénaliser les plus démunis, incapables de débourser de fortes sommes pour leurs soins médicaux. C’est ce qu’estime ici la Coalition des médecins pour la justice sociale, qui craint une influence du rapport Mazankowski sur tout le système canadien. "Je pense que le recours au privé n’est pas la voie à suivre", estime son président, le docteur Paul Saba. Néanmoins, les 24 et 25 janvier, les premiers ministres provinciaux se réuniront à Vancouver… afin de débattre de la place du privé dans le système de santé du pays.

"Les recherches réalisées ailleurs dans le monde démontrent que le privé ne permet pas de réduire les coûts des soins de santé et de diminuer les listes d’attente, que les soins ne sont pas de meilleure qualité, mais de moins bonne qualité bien souvent, poursuit-il. La logique du profit ne concorde pas avec les objectifs d’un système de santé. Le système public est plutôt la meilleure façon d’accorder des soins aux meilleurs prix. En faisant appel au privé, on crée un système de santé qui engendre des inégalités."

N’empêche, le rapport Mazankowski pourfend ce genre d’arguments en les assimilant à de la démagogie pure et simple. "Chaque fois que le secteur privé et le système de santé sont mentionnés dans la même phrase, on brandit le spectre d’une médecine à deux vitesses ou d’un système à l’américaine, peut-on y lire. Il est temps de mettre fin à cette doctrine." Sans doute.

Sauf que, il ne faut pas se leurrer, le système de santé à deux vitesses existe déjà et fait, à certains égards, des siennes! En effet, des soins médicaux sont parfois payés par des patients dans des cliniques privées, alors qu’ils seraient remboursés par l’assurance-maladie s’ils allaient à l’hôpital.

Dans quelques cliniques privées de Montréal et de Québec, des techniques de diagnostic de pointe (imagerie par résonance magnétique et médecine nucléaire) coûtent de 200 à 700 $ aux patients, sans être remboursées par l’assurance-maladie. L’avantage, c’est que les cliniques privées garantissent un rendez-vous en moins de 48 heures, et non une attente de quelques semaines voire de quelques mois, comme dans les hôpitaux!

D’autres services du même genre sont payables en clinique privée, mais remboursables dans les hôpitaux. C’est le cas des services de physiothérapie, d’ophtalmologie, de quelques chirurgies mineures, des tests de dépistage de cancers et des analyses de toutes sortes. En échange de quelques centaines de dollars, ceux qui en ont les moyens (bien entendu) peuvent s’offrir des soins express, plutôt que d’attendre sur les listes des hôpitaux comme doivent le faire les plus pauvres. "En physiothérapie, les patients peuvent attendre des mois dans les hôpitaux pour des traitements afin de réapprendre à marcher, car ils n’ont pas les moyens de se payer ces services en clinique, indique Paul Saba. Les patients plus aisés peuvent s’en sortir, pas les plus démunis. Et quand je pense qu’on songe encore à imposer un ticket modérateur qui ne ferait qu’empêcher les plus démunis de recourir à des soins… L’écart entre les riches et les pauvres du point de vue de la santé s’accentue. Aujourd’hui, plus vous êtes pauvre, plus vous encourez de risques de voir votre état de santé se détériorer."

Comme l’observe Paul Saba, le gouvernement a également désassuré des services au fil des ans, à un rythme quand même plus lent depuis quelques années. "Réduire les paniers de services assurés n’améliore pas les soins et n’assure pas un meilleur accès à ceux-ci. Par exemple, un patient diabétique qui a besoin d’un suivi avec un diététiste pour son alimentation doit payer ce service de sa poche. Avant, c’était défrayé par le gouvernement. Ce n’est pas anodin, car la qualité de vie et la santé des diabétiques peuvent être grandement améliorées par une meilleure diète et un bon suivi, encore plus que par des médicaments. Maintenant, les diabétiques qui n’en ont pas les moyens ne peuvent plus s’offrir les services d’un diététiste."

Résultat? Selon Paul Saba, qui a déjà pratiqué à son grand désarroi aux États-Unis où le privé prend beaucoup de place dans la santé, une privatisation passive est en cours: faute de services et d’argent investi dans le système, les gens sont en quelque sorte forcés de faire appel au privé. Ou de laisser carrément tomber. C’est selon ses moyens.

Car la logique est simple: plus on est pauvre, plus on est malade, plus on a besoin de soins. Si ces soins sont payants ou inadéquats, les plus démunis n’y ont pas recours (il faut bien payer son loyer!), tombent encore plus malades, se retrouvent dans les urgences, engorgent le système… Un cercle vicieux.

Commission sur commission
Depuis avril dernier, Roy Romanow se tient au chevet de la santé. Chef de la Commission royale d’enquête sur l’avenir des soins de santé au Canada et ex-premier ministre de la Saskatchewan, Romanow remettra un rapport très attendu au mois de novembre prochain. Entre autres, il se prononcera sur le recours au secteur privé dans le domaine de la santé. Sur cette question, Romanow se fait rassurant jusqu’à maintenant: il est ouvert à tout, sauf à la création d’un système de santé à deux vitesses… Évidemment.

La Coalition des médecins pour la justice sociale vient de remettre un rapport au commissaire Romanow dans lequel elle le décourage de recommander une forme ou une autre de privatisation des soins de santé. "Nous admettons qu’il y a des problèmes de fonctionnement dans le système présentement (les listes d’attente, le manque d’infirmières et d’équipement, etc.), mais le modèle du système public de santé en est un qu’il faut garder et renforcer, et non pas abandonner, écrit la Coalition. Aucun des changements proposés pour augmenter le rôle du secteur privé n’a de validité sur le plan de la recherche et des expériences réalisées ailleurs dans le monde. Il ne faut pas regarder à tout prix vers le privé, car il ne nous sauvera pas."

Ces idées, la Coalition les a déjà exprimées tout au long de 2001 lors de son grand événement, la Commission du bon Samaritain, sa propre enquête sur le système de santé. Réponse directe à la Commission d’étude sur la santé présidée par Michel Clair qui s’est déroulée au Québec en 2000, cette commission a tôt fait de dénoncer la tendance à la privatisation et à la médecine à deux vitesses (Clair avait entre autres proposé d’accorder à des cliniques privées affiliées aux hôpitaux le droit de donner un éventail plus large de soins). Le rapport final est sans équivoque: "Il faut rejeter complètement l’idée d’un système à deux vitesses, de systèmes parallèles privé et public, ou de tout autre euphémisme pour désigner un système basé sur la capacité de payer. Ces systèmes éprouvés dans d’autres pays n’ont rien apporté qui vaille et se sont soldés par des échecs. Il n’y a pas lieu de les reproduire ici."

Que faire alors?
Non seulement la part du PIB consacrée à la santé a-t-elle diminué durant les dernières années (grosso modo 9 %, contre presque 10% il y a dix ans), mais le financement des soins de santé par Ottawa est passé de 50 à 14 % au cours des 30 dernières années. Et c’est sans compter les crises dans les urgences et les problèmes d’équipement qui n’arrangent rien… Le recours au privé ne pourrait-il pas représenter une solution pour résorber la situation? "Privatiser une partie des soins et augmenter la contribution des malades ne peuvent pas résoudre la crise", soutient Paul Saba.

D’accord, c’est bien beau de critiquer la voie "privée" souvent désignée par des commissions qui tentent de trouver une issue à la crise, mais quelle solution de rechange peut-on proposer alors? Pour Saba, il faut revoir nos priorités. La santé n’est pas une dépense, croit-il, mais bien un investissement.

"Il faut assurer un financement adéquat qui reconnaisse la croissance des dépenses. Le fédéral et les provinces doivent s’impliquer davantage. Chacun essaie d’échapper à ses responsabilités actuellement. Nous sommes à l’heure des choix de société. Continuera-t-on de réduire les impôts des grandes sociétés ou investira-t-on dans notre qualité de vie? Quelles sont nos priorités? C’est une question de justice sociale."