Plan de relance de Saint-Roch 1992-2002 : Le grand pari
Société

Plan de relance de Saint-Roch 1992-2002 : Le grand pari

En février 1992, le maire JEAN-PAUL L’ALLIER dévoilait les grandes lignes de son projet de réhabilitation urbaine dans Saint-Roch. Il aura fallu une bonne dose d’efforts pour que ce quartier reprenne des couleurs. Et si on peut saluer aujourd’hui les actions mises de l’avant, gare aux excès de triomphalisme. Bilan.

Au début des années 1990, la mine déconfite et austère du quartier Saint-Roch tranchait radicalement avec la beauté et le charme irrésistible du Vieux-Québec. À maints égards, ce quartier de la basse-ville rappelait les recoins malfamés des grandes villes américaines où se côtoient prostitution, criminalité et pauvreté, bâtiments en décrépitude et terrains vagues à l’abandon. Pour plusieurs citoyens, cette plaie vive au coeur même d’une cité sacrée joyau du patrimoine mondial par l’UNESCO en 1985 devenait très gênante; il fallait agir.

Quelque 10 ans plus tard, le quartier est méconnaissable. Les efforts concertés des pouvoirs publics et de l’entreprise privée ont contribué à redonner une vie nouvelle à l’enfant pauvre des faubourgs. Mais comment en est-on arrivé à la concrétisation de cet ambitieux projet de relance?

Construire sur les acquis
Le tournant se produit au cours des années 1980 alors que le maire Jean Pelletier annonce l’ambitieux projet de la Grande Place, qui comprend un immense centre commercial et implique la construction de nouveaux pans autoroutiers pour établir la jonction avec la haute-ville. On pousse rapidement des hauts cris et le Comité de sauvegarde de la côte d’Abraham voit le jour. Parallèlement, le candidat à la mairie Jean-Paul L’Allier fait de la lutte contre le projet un des enjeux de la campagne électorale de 1989. Le dessein de la nouvelle administration est de construire sur les acquis du quartier plutôt que de replonger dans un nouveau cycle de démolition/reconstruction. "Il fallait "retisser le tissu urbain" en évitant un plan de développement trop massif afin de ramener les gens et diverses fonctions. L’idée était de miser sur la mixité et l’embellissement", expose le maire qui nous reçoit à ses bureaux de l’hôtel de ville. La stratégie qui se dessine consiste à agir simultanément sur tous les fronts: environnement, éducation, habitation, arts et culture, commerce, loisirs, etc.

L’équipe en place prévoit réaliser deux coups d’éclat pour donner le ton dès le départ: la rénovation de l’édifice de la Fabrique (Dominion Corset) et la réalisation du Jardin Saint-Roch. Il s’agit pour les autorités municipales de créer des conditions favorables à la venue de l’investissement privé pour ensuite s’attaquer à la rue Saint-Joseph, identifiée zone prioritaire d’intervention. La Ville donne ainsi l’exemple en investissant près de 100 M $ au cours des cinq premières années. Plus spécifiquement, on projette de rénover les infrastructures en place, d’établir d’alléchants programmes de subventions pour le développement d’habitations et de lancer des actions pour implanter des institutions d’enseignement, entre autres.

Tout n’a cependant pas coulé de source. Les résistances à la réalisation du Jardin Saint-Roch surtout, jugé coûteux et inutile, ne s’apaisent pas après l’élection, nous dit le maire L’Allier. Réjean Lemoyne, chroniqueur urbain à Radio-Canada et membre de l’équipe L’Allier de 1989 à 1991, soutient qu’il a fallu pousser dans le dos du maire pour éviter qu’il ne fléchisse. "L’Allier étudiait la possibilité d’un boulevard urbain avec des arbres et des pistes cyclables. En 1989, son plan proposait d’injecter une centaine de millions $ en infrastructures routières. N’oublions pas que ce sont les pressions des gens qui ont sauvé Saint-Roch."

Tiraillé, L’Allier se tournera vers l’urbaniste de la ville de Toronto, Kenneth Greenberg; la rencontre sera décisive. "Greenberg me disait de ne pas compter sur l’économie pour relancer le quartier, il m’encourageait plutôt à garder le cap et à faire quelque chose de beau et de spectaculaire au départ." Le Jardin Saint-Roch – pourvu d’un système d’hydratation sous-terrain – est finalement réalisé en 1993 au coût de 5,2 millions $. "Le rachat de l’édifice de la bibliothèque Gabrielle-Roy permet des économies de 800 000 $ annuellement, ce qui permet de couvrir tous les frais du Jardin", insiste M. L’Allier. L’édifice de la Dominion Corset redevenant fonctionnel la même année, le second objectif était accompli. Le secteur devenait attrayant pour des institutions comme l’ENAP (à qui on a cédé le terrain pour la somme symbolique de 1 $), le siège social de l’Université du Québec et la Télé-Université. "Sans ce parc, les institutions d’enseignement ne seraient jamais venues et plusieurs projets immobiliers n’auraient pas vu le jour, retardant d’autant l’éclosion du quartier", assure M. L’Allier.

Dans cette aventure, l’apport du secteur privé fut essentiel. L’architecte et promoteur Pierre Martin a été impliqué dans plusieurs projets majeurs dont celui du CDTI en 1997-98. Il souligne l’effervescence qui régnait. "La Ville nous a concédé un zonage favorable qui permettait de tout faire dans l’édifice du Soleil. On avait le sentiment que tout le monde travaillait ensemble au développement du quartier." L’entreprise était toutefois risquée pour l’investisseur privé. "Durant la première année, on n’avait qu’un seul locataire. La mauvaise réputation du secteur, jugé peu sécuritaire, était un des grands obstacles. Il aura fallu installer des systèmes de caméras de surveillance dans les stationnements, entre autres, pour rassurer les gens."

L’animateur de radio Robert Gillet, qui contribua pour une large part à la relance de Saint-Roch, ne regrette pas son coup. "On a été parmi les premiers à investir sur Saint-Joseph, mais tout le monde me traitait de fou." Propriétaire des édifices où logent l’Inter-Marché et le DownTown, M. Gillet projette maintenant de faire construire un immeuble de 200 logements sur le terrain du stationnement de l’ancienne gare d’autobus.

Pour les amateurs de chiffres, ce sont 334 M $ qui ont été injectés dans le quartier depuis 1992 dans tous les domaines, près de la moitié provenant de l’entreprise privée. Il fut créé 3962 emplois par 69 entreprises et 3000 autres sont à prévoir d’ici trois ans, avec l’implantation de l’INRS entre autres. Aussi, près de 1500 étudiants creusent maintenant leurs méninges dans les diverses institutions du quartier où près de 800 nouveaux logements furent créés.

Démocratie participative
Le maire n’est pas peu fier de dire que la démocratie municipale a primé au cours du processus de relance du quartier. "Saint-Roch s’est relevé à travers la consultation et le respect de citoyens qui se sont fait confiance. L’enlèvement du toit du mail ne s’est pas fait à l’unanimité mais avec une certaine harmonie." Le quartier a aujourd’hui belle allure, une nouvelle population afflue, mais qu’en est-il des anciens résidents? Selon Guy Mercier, professeur au département de géographie de l’Université Laval, ce grand projet s’inscrivait dans l’air du temps en ce que les Américains appellent la new urbanization, mais il souligne les limites de la démocratie participative. "Les marginaux ont plaidé en vain contre la démolition du mail Saint-Roch, qui était leur lieu de rencontre; en échange, nous leur avons donné des services par la création de centres de jour comme le sous-sol de l’église Saint-Roch. Ce ne sont pas des populations faciles à relocaliser", modère M. Mercier.

Le premier magistrat se défend bien d’avoir négligé les marginaux ou voulu masquer la pauvreté. "Ces problèmes vont toujours exister et ces gens se retrouver dans la partie la plus faible de la ville. La situation aurait empiré si on n’avait pas agi. Et puis on peut espérer qu’un certain pourcentage vivra dans un milieu amélioré."

Appelé à dresser un bilan, M. Lemoyne hésite à placer des "6 partout"; s’il salue le travail effectué dans l’ensemble, il appose aussi certains bémols. "Il existe toujours un risque de retomber dans les vieux pièges. La grande erreur qu’on fait en ce moment est de concentrer les équipements comme l’INRS ou Télé-Université. Cela pourrait occasionner des problèmes de circulation et des besoins en stationnements. Le danger demeure l’automobile." Il resterait aussi à faire de Saint-Roch un quartier de résidents avec davantage d’espaces verts et de logements. "Mais l’essentiel est qu’on a arrêté de penser le développement de la ville à partir de ses infrastructures routières; Montréal n’a toujours pas compris cela, regardez le cas de la rue Notre-Dame", conclut Réjean Lemoyne.

"Des décisions courageuses ont été prises, mais les acquis demeurent précaires. Le commerce sur la rue Saint-Joseph où le toit du mail a été enlevé n’a pas encore pris son envol. L’élan pourrait aussi être stoppé avec la nouvelle grande administration; est-ce que le consensus sera aussi facile à atteindre pour le quartier?" s’interroge pour sa part Guy Mercier. Avec le recul, Jean-Paul L’Allier, l’air serein, persiste à croire qu’il a pris de bonnes décisions malgré les railleries et le scepticisme de plusieurs. "Nous étions qualifiés de "pelleteux de nuages" ou de gens en manque de vision. Aujourd’hui j’aime bien me remémorer cette phrase extraordinaire de Paul Hébert [comédien et homme de théâtre] qui disait: "Il faut en pelleter des nuages un jour si on veut voir le soleil !"."

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