Erreurs médicales et nouveau code de déontologie des médecins : À qui la faute?
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Erreurs médicales et nouveau code de déontologie des médecins : À qui la faute?

Les erreurs médicales font chaque année des milliers de morts et encore plus d’éclopés dans plusieurs pays tandis que trop de médecins s’enferment dans le mutisme. Le Collège des médecins du Québec dit maintenant vouloir obliger ses membres à jouer franc jeu et à admettre leurs erreurs. Mais des critiques estiment que le Collège aggrave la situation en laissant des omnipraticiens faire des interventions pour lesquelles ils n’ont pas de formation adéquate.

"Do less harm" titrait le Globe and Mail en octobre dernier, implorant le système de santé à faire moins de dommages. Une visite à l’hôpital serait-elle devenue une entreprise plus risquée que filer à 160 km/h sur l’autoroute? Jugez-en par vous-même: bon an, mal an, il y aurait, selon l’Institute of Medecine, entre 44 000 et 100 000 décès causés par des erreurs médicales aux États-Unis. C’est davantage que le sida, le cancer du sein et les accidents de la route réunis. Au Québec, ce chiffre serait de 2000 et à l’échelle canadienne, d’environ 12 000. Les erreurs de médication et de diagnostic seraient parmi les plus mortelles à l’heure de la médecine ultrarapide et souvent impersonnelle. Les accidents n’entraînant que des séquelles physiques ou psychologiques seraient beaucoup plus élevés.

Volonté de transparence
Ces chiffres ne sont que de grossières estimations parce qu’il n’existe, ni ici ni aux États-Unis, de relevé systématique et rigoureux à ce sujet. C’est dire qu’en matière d’erreurs médicales, opacité et loi du secret règnent depuis de nombreuses années. Les victimes, elles, désemparées et plongées dans l’ignorance, n’entreprennent des démarches judiciaires que dans 5 % des cas au Québec; la grande majorité rongeant leur frein en silence. Mais les choses vont changer, jure le Collège des médecins. "L’article 56 du nouveau code de déontologie obligera le médecin à communiquer à l’individu concerné tout incident, accident ou complication pouvant mettre sa santé en danger. Cette règle était déjà implicite, mais dans les faits, il est possible que certains médecins n’aient pas informé", admet François Gauthier, directeur des enquêtes au Collège des médecins, qui précise qu’on ne parle ni de faute ni d’erreur, mais d’événement inattendu. "La grande force de ce texte sera de créer une habitude d’ouverture et de transparence. Le but premier n’est pas de pointer un responsable mais que le patient sache ce qui est arrivé. S’il y a manquement à l’article 56, on interviendra auprès d’un médecin et il pourra y avoir des sanctions."

Le code de déontologie en est à sa première refonte depuis 1970. Pourquoi avoir mis tant de temps à agir? Voulait-on protéger les médecins au détriment du public? "Je ne dirais pas ça. Probablement que ce n’était pas une priorité afin d’améliorer la qualité des soins", croit M. Gauthier.

Régis Blais, professeur au département d’administration de la santé de l’Université de Montréal, voit les choses autrement. "Le risque de poursuites judiciaires y fut sûrement pour quelque chose, mais il y a aussi le pouvoir historique des médecins. Aujourd’hui, les gens sont plus éduqués et veulent savoir."

Du chemin à faire
"Aux États-Unis, 50 % des erreurs sont dues à la négligence et sont donc évitables. Souvent, c’est nous qui apprenons aux gens, après études médicales, ce qui leur est arrivé. Récemment j’ai appris à une dame qu’elle avait fait un infarctus à la suite d’une injection d’adrénaline intra-artérielle au lieu d’intramusculaire. Le coeur a pété au plafond et on ne lui a jamais dit", affirme Marc Boulanger, avocat spécialisé dans la défense de victimes d’erreurs médicales, qui s’oppose avec force au no fault pour les médecins. "Le risque de poursuite est le dernier rempart pour avoir une médecine de qualité, ils feront plus de tests et seront plus prudents", poursuit l’avocat, qui soutient gagner la plupart des causes qu’il mène. "Les médecins parlent d’"adverse event" ou d’"aléas cliniques", termes édulcorés. Pour nous, cela reste une négligence ou une faute."

Aussi, il apparaît peu probable que ce nouveau discours médical de transparence réglera tout. Pour certaines victimes qui se disent bien conscientes de ce qui s’est passé, il sera toujours difficile de lutter contre l’incompétence et la mauvaise foi. Opérée en 1996 pour un changement de sexe, Marie-Andrée Larochelle intente aujourd’hui une poursuite en dommages et intérêts de 589 000 $ contre son chirurgien plastique, qui aurait, selon elle, bâclé l’opération. "Rien n’a été fait comme prévu. Mes seins sont beaucoup trop hauts et écartés. Je n’ai pas de clitoris ni de petites lèvres et mon vagin n’a que un pouce de profondeur et ne peut recevoir qu’un Q-Tips. De plus, mon urètre est mal placé et j’urine sur mes jambes et hors de la toilette. Quand j’ai dit ça au médecin, il a ri." Maryse Roy aussi se dit lésée et entreprend des démarches contre un chirurgien plastique négligent. "Je voulais des prothèses mammaires de 200 cc et j’ai plutôt reçu des 300 cc. Dans mon dossier, il était bien inscrit 200 cc, mais j’ai découvert qu’on m’avait confondue avec une autre Maryse Roy et le médecin n’a pas voulu refaire l’opération. Il m’a dit que si c’était une erreur, c’en était une bonne parce qu’il y avait de la place en masse."

Gestionnaire du site d’information et de soutien sur les erreurs médicales et également victime, Sylvain Imbeault ne mâche pas ses mots. "Certains médecins sont de la pourriture, il faut avertir les gens", rage celui dont l’opération à l’épaule pour réparer des cartilages endommagés aurait mal tourné, lui valant aujourd’hui des séquelles neurologiques permanentes. "Mon médecin me disait que c’était une opération très banale. Après trois semaines, mon bras est tombé et je ne pouvais bouger que les doigts. Il m’a avoué qu’il n’avait jamais fait cette opération mais qu’il avait suivi les étapes dans un livre. J’étais le cobaye de tout ça", dit-il, ajoutant qu’un expert médecin lui a confirmé l’erreur de jugement de son médecin.

Des médecins qui exercent sans formation?
Et si c’était la formation qui était parfois déficiente? Au Québec, le Collège des médecins n’impose pas à tous les médecins le même cursus afin d’exercer dans certaines spécialités. Or, de l’avis de certains, le Collège fait ainsi preuve de laxisme et accroît les risques d’erreurs médicales en tolérant que des médecins pratiquent dans des champs où ils n’ont pas de certification, telle la chirurgie esthétique, où les erreurs seraient fréquentes. "Vous pensez qu’un omnipraticien devrait avoir le droit de faire de l’esthétique? Moi, je trouve ça effrayant", déplore le Dr Turgeon (pseudonyme), chirurgien membre de l’Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec, qui soutient que ces médecins s’annonceront le plus souvent sous les termes vagues de "chirurgien esthétique", n’ayant pas le droit d’utiliser les termes officiels de spécialiste en chirurgie plastique et esthétique.

"Ces médecins font des publicités à la télé et sur leur site Internet. Le Dr Courchesne, un omnipraticien, montre une vidéo de liposuccion dans laquelle il ne respecte pas les règles élémentaires en matière de stérilisation. On voit le mari de la femme entrer en t-shirt dans la salle pendant qu’elle se fait opérer", dénonce M. Turgeon, qui soutient avoir vu quelques victimes qui avaient des séquelles permanentes sévères après des liposuccions pratiquées chez des chirurgiens sans formation. "Ces médecins font aussi des injections de gras "dans les seins". La peau devient pleine de bosses. Ils ne semblent pas du tout connaître la peau et ce qu’elle peut tolérer. Il faudrait que des plasticiens contrôlent la pratique. Le mandat du Collège est de protéger la population et il ne fait pas sa job."

M. Gauthier reconnaît que des omnipraticiens peuvent exercer en chirurgie esthétique mais n’y voit pas de problème. "On a préféré au Collège reconnaître la responsabilité et la capacité d’un médecin d’exercer en fonction de sa formation personnelle acquise et de ses compétences. Cette règle est vraie pour tous les champs d’activité."

Est-ce à dire qu’on prend les gens pour des cobayes? "C’est un risque et le Collège doit vérifier les compétences. Peut-être qu’il devrait y avoir des règles plus strictes tel ne pas tolérer qu’un médecin fasse de la plastique et de l’esthétique sans avoir réalisé un certain nombre de crédits ou passer des examens. Mais c’est au Collège seul à juger et à veiller à la qualité des soins", affirme de son côté M. Blais.

M. Gauthier ne voit pas en quoi permettre à des médecins sans certification d’exercer accroît les risques d’erreurs médicales. "Si on a des informations spécifiques ou une plainte qui identifient un médecin fautif, on intervient par l’entremise de la Direction des enquêtes. La Direction de l’amélioration de l’exercice visite aussi régulièrement des médecins en exercice simplement pour s’assurer de leur compétence." Vous exigez une preuve de compétence, un certificat? "Certificat est un bien grand mot, émanant de qui? Si l’évaluation démontre des lacunes, on recommande une formation imposée ou encore une cessation temporaire ou permanente de ses activités", continue M. Gauthier, qui ne nie pas qu’il est probable que des médecins feraient de la liposuccion ou autre intervention sans aucune formation, tels des liftings. "On ne peut pas tout vérifier. On cible les gens à risque, dont les esthéticiens. Il arrive tous les mois que le Collège identifie des médecins qui ont besoin de formation d’appoint."

"Si le Collège ne respecte pas la déontologie, ça donnera quoi, ce nouveau code? Les médecins vont-ils continuer de se protéger? Ils bénéficient déjà d’une caisse de deux milliards de dollars en cas de poursuites. Tout est tellement politique que les gens seront encore laissés à eux-mêmes. Il faudrait des évaluations par des gens complètement indépendants pour que ça change", conclut M. Imbeault.

Quelques liens utiles:
Site sur les erreurs médicales: http://pages.infinit.net/sylimb
Association des spécialistes en chirurgie plastique et esthétique du Québec: www.ascpeq.org/french/aboutfr.htm
Collège des médecins: www.cmq.org