La guerre de l'eau aura-t-elle lieu? : Eau Canada
Société

La guerre de l’eau aura-t-elle lieu? : Eau Canada

À l’occasion du dévoilement de la Politique de l’eau, le ministre Boisclair a réaffirmé son refus de la commercialisation de l’eau. Il n’a cependant évoqué ni la présence toujours plus importante de multinationales dans nos nappes phréatiques ni la fuite de l’or bleu à l’étranger. Des points pourtant primordiaux puisque l’eau prend chaque jour plus de valeur et que son éventuelle cotation en Bourse rapportera le jackpot aux propriétaires de sources.

Aujourd’hui, les multinationales étrangères (Danone – France, Nestlé – Suisse, Parmalat – Italie) contrôlent plus de 80 % du marché québécois de l’eau embouteillée. Ce domaine est en pleine explosion et selon les données fournies par le ministère de l’Environnement, "en 1996, le chiffre d’affaires de l’industrie des eaux embouteillées a été évalué à près de 128,4 millions de dollars, soit une hausse de 9,5 % par rapport à 1994", laquelle s’explique par "l’augmentation du volume des ventes hors Québec" – elles sont passées de "9,8 % en 1993 à 22,7 % en 1994 et enfin à 33,4 % en 1996".

Compte tenu de ces éléments, il est curieux de constater que le Québec ne cherche pas à mieux tirer son épingle du jeu et laisse des multinationales piller ses ressources naturelles pour s’enrichir. Il n’y a qu’à observer le manège du géant français Danone, qui a racheté cet automne, sans que cela ne s’ébruite, Patrimoine des eaux du Québec, pour ensuite acquérir Sparkling Spring Water en Colombie-Britannique, devenant ainsi numéro un dans la province, au Canada et dans le monde, pour s’étonner de la situation.

Quand on sait que l’eau douce disponible sur Terre représente moins de 0,5 % de toute l’eau de la planète bleue et qu’elle ne se renouvelle que grâce aux précipitations, alors on se demande pourquoi le Québec laisse partir la poule aux oeufs d’or.

D’autant qu’au lieu d’économiser l’eau, l’Homme en consomme toujours plus: la consommation double tous les 20 ans, soit deux fois plus vite que la population mondiale. Une escalade fort inquiétante puisque, selon un rapport des Nations Unies, si la tendance actuelle se maintient, la demande d’eau potable sera deux fois plus importante que la quantité d’eau disponible en 2025. Quelle bonne idée alors d’investir au Québec, où l’eau douce représente un volume de 200 milliards de mètres cubes de réserve!

On peut toutefois légitimement s’interroger sur le fait que, lors du dévoilement de sa récente Politique de l’eau, le ministre d’État à l’Environnement et à l’Eau, André Boisclair, s’il a réaffirmé son refus de la commercialisation de l’eau en déclarant: "Nous n’abandonnerons pas l’eau au jeu de la concurrence", n’a rien proposé pour contrer le détournement de la première ressource naturelle québécoise.

Certes, l’approvisionnement des eaux commerciales représente "seulement" 0,08 % de l’eau souterraine captée sur le territoire québécois. Mais quand on sait que plus les ressources diminuent, plus un produit prend de la valeur, on comprend vite pourquoi les multinationales se jettent sur l’or bleu.

Pour le Conseil des Canadiens, qui rappelle encore une fois que l’eau, indispensable à la survie, appartient à tout le monde: "Personne ne devrait avoir le droit de se l’approprier ou d’en tirer profit au détriment de quelqu’un d’autre", "les entreprises et les investisseurs voient les lacs d’eau douce, les rivières et les aquifères canadiens comme un riche réservoir à exploiter". Tout porte à croire en effet que les grands groupes industriels et le célèbre NASDAQ Stock sont en train de comploter en douce pour que, demain, l’eau, ce si précieux liquide, devienne une marchandise, cotée à Wall Street et vendue aux plus nantis.

Il n’y a qu’à observer le petit manège de Danone pour saisir l’enjeu de ces investissements. La multinationale investit de plus en plus dans le secteur de l’eau sous prétexte que l’accès à l’eau potable pour les populations des pays en voie de développement est une priorité. "Foutaises!" rétorquent les détracteurs qui ne voient là qu’un moyen de tirer profit des recherches désespérées menées par le Tiers-Monde pour trouver des solutions à la crise de l’eau.

Interrogé sur les raisons de ces investissements et sur son approche du futur, Danone n’a pas souhaité s’exprimer. On peut donc légitimement penser que ce n’est pas par souci d’humanité que le groupe a misé des millions de dollars sur l’eau…

Après l’or noir, serait-ce au tour de l’or bleu de régir le monde?

S’il est si inquiétant que les Danone et autres Nestlé s’approprient le marché de l’eau, en investissant au Canada mais aussi dans les pays du tiers-monde, que ce soit dans le domaine de l’eau comme ressource naturelle ou dans celui de l’eau produite, traitée et livrée sous pression (eau courante), c’est parce que ces acquisitions vont leur permettre d’une façon ou d’une autre de détourner, d’exporter et d’exploiter l’eau afin de s’enrichir. Ce que les opposants de cette pratique dénoncent.

De leur côté, les tenants du marché de l’eau estiment que ce secteur est au contraire sous-valorisé en Bourse. Ainsi, dans un article publié dans le quotidien Les Échos, le Pictet Funds Water, un fonds européen spécialisé dans le domaine de l’eau (approvisionnement, traitement, recyclage), estime qu’en "ces temps d’incertitude économique et boursière, le secteur de l’eau présente l’avantage d’offrir à la fois un caractère défensif prouvé et un potentiel de croissance supérieur à la moyenne".

Pour le Fonds, "le sous-investissement chronique, la tendance à la privatisation et l’augmentation de la demande en eau expliquent que ce secteur, qui représente à l’horizon de 2015 un marché de 260 milliards de dollars, dispose d’un potentiel de croissance énorme avec une croissance de 6 % par an au cours des 15 prochaines années".

Allons-nous vers une "marchandisation" de l’or bleu? Claude Laurin, professeur au département des sciences comptables aux HEC de Montréal, ne le croit pas. "Je pense que nous en sommes loin car pour en arriver là, il faudrait d’abord organiser les différentes étapes de la ressource au consommateur en les réglementant et en votant une politique d’extraction."

Il observe toutefois qu’"une éventuelle commercialisation de l’eau serait extrêmement lucrative: les coûts d’extraction sont faibles et c’est un produit vital". Or, parce que c’est un bien essentiel, "les gouvernements responsables des sources d’eau devraient avoir une gestion responsable et une bonne réglementation. Il semble évident que sinon, les multinationales qui s’intéressent à l’eau iront jusqu’où on les laissera aller".

La décision du ministre Boisclair de ne pas exporter l’eau de façon massive et d’en refuser la commercialisation, comme il l’avait déjà annoncé le 25 octobre lors d’un colloque se déroulant à Montréal et ayant pour thème: Des capitaux pour le secteur de l’eau: un défi mondial, se veut rassurante. Le fait qu’il propose de taxer les gros consommateurs, sur le principe de l’utilisateur-payeur, afin de financer une partie de la dépollution de l’eau douce québécoise, est également une bonne chose. Toutefois, on peut se demander pourquoi l’eau qui coule chez nous devrait rapporter des capitaux à des entreprises étrangères. Et la présence du président du conseil d’administration du NASDAQ Stock à la rencontre internationale d’octobre laisse songeur.