Société

Number one

Nous voici à l’ère de la dictature des apparences. Nous vivons dans une société qui, puisqu’elle ne pardonne plus l’échec, impose que tous apparaissent dans l’oeil du public comme des gagnants. Peu importe l’évidence du fiasco ou du triomphe, au final, c’est la face qu’il ne faut surtout pas perdre. Et rien, aucune morale ni chien de garde, n’empêche quiconque de déformer la réalité pour parvenir à ses fins.

J’en prends pour exemple les résultats – équivoques au possible – des derniers sondages BBM. À voir les cotes d’écoute des stations de radio de Québec, on se serait cru à L’École des fans.

Vous vous souvenez sans doute de cette émission franchouillarde, aussi attendrissante que ridicule, où des petits venaient tour à tour interpréter les succès d’un chanteur invité. Les marmots massacraient L’Encre de tes yeux, profanaient Les Colonies de vacances, peu importe, l’animateur terminait toujours sur le désormais classique: "À l’école des fans, tout le monde est gagnant", puis les enfants rassurés pouvaient s’arracher dans l’allégresse les 12 exemplaires du même cadeau.

Idem pour les sondages, de toutes trempes.

Les BBM sont quant à eux d’une telle complexité, fractionnés en une myriade de catégories d’auditeurs, de subdivisions des régions et de plages horaires, que ce qu’on peut leur faire dire tient parfois du conte de fées. Dès le lendemain, toutes les stations achètent à pleines pages des remerciements pour leurs auditeurs qui, nonobstant la fréquence qu’ils syntonisent, semblent tous avoir choisi la meilleure, la plus écoutée. Tellement de gagnants en même temps, ça nous rassure sur l’état des lieux. On se sent tous confortés dans nos choix, nous sommes tous des winners.

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Mais là ne s’arrête pas l’enivrant bal des façades. Parlons capital humain.

Prenons le palmarès des écoles secondaires du magazine L’Actualité où, paraît-il, on n’était pas trop chaud à l’idée de revoir le collège Jean-de-Brébeuf trôner au sommet de la liste ad vitam aeternam. On a donc ajouté une cote spéciale pour l’effort, pour ceux qui font bien, avec les moyens du bord.

Parce qu’évidemment, on n’aime pas trop voir la réalité en face, constater que, bien que ce ne soit pas le Pérou, les écoles privées tiennent encore le haut du pavé; que malgré toutes nos velléités de démocratisation du savoir, l’éducation pour laquelle on paye surpasse encore de loin celle des services publics. Pas de quoi en faire un plat pourtant, d’autant plus que les écoles privées trient leurs étudiants sur le volet à coups d’examens en tous genres, sélectionnant les plus performants.

Mais on préfère encore donner une étoile qui sent bon à tout le monde ou presque, comme à la fin de l’émission où l’on préfère ne pas voir les enfants de L’École des fans s’entretuer pour la seule PlayStation du lot. Ça ferait désordre.

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Mais le nec plus ultra du genre, ce sont encore les sondages politiques. Par les temps qui courent, ils promettent la victoire à tout le monde, une maison de sondeurs clamant que l’un descend pendant que chez le voisin, il monte.

Le miracle opère encore une fois. Joviaux, ceux que les sondages placent sur la pente descendante se réjouissent bizarrement d’avoir enfin trouvé un adversaire de taille, affirmant que cette position temporairement défavorable leur permettra de trouver une nouvelle manière de montrer à la face du monde – qui n’a simplement pas compris, les a-t-on déjà entendus dire – qu’au fond, ils sont encore et toujours les meilleurs. Une hallucination collective qui fait pitié à voir.

Stoïques, ils observent leur navire couler sans broncher. Car ils croient. Ils ont la foi. Contre vents et marées, ils sont number one.

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C’est comme pour les gens de ma génération à qui, au primaire, on apprenait le français sans corriger les fautes. "L’important, c’est qu’ils s’expriment", disaient leurs profs en collant sur toutes les copies un Schtroumpf qui embaume la framboise synthétique.

Il faut donc que tout le monde gagne tout le temps.

Comme au hockey où, à la suite d’une défaite crève-coeur de 6-0, le coach crasseux de l’équipe perdante affirme en faisant flasher ses grosses bagues: "Écoute… j’pense que, avec les Fêtes qui s’en viennent, les blessés dans l’alignement et la faiblesse de notre attaque à cinq, on a livré un des meilleurs matchs de la saison jusqu’ici…" Comme un gouvernement aveugle qui se dirige comme une bande de lemmings vers le précipice en scandant: "Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien."

Mensonges.

Sous prétexte de vouloir s’éloigner de l’idée que nous sommes nés pour un petit pain, on voudrait nous faire croire que tout est parfait, que nous sommes les meilleurs, dans toutes les occasions, oubliant du coup que c’est de nos erreurs que l’on tire les meilleures leçons, et que la complaisance nous fera sombrer comme tout ce qu’on croyait inusable, indestructible. Du Titanic au Koursk.

Mais on ne voudrait surtout pas traumatiser qui que ce soit ou même secouer l’arbre un peu. Alors on se vautre dans la réussite en se donnant des tapes dans le dos à n’en plus finir, attendant béatement que l’édifice d’apparences que l’on a érigé s’écroule sous nos pieds.

Sous les décombres, on trouvera peut-être les restes d’une vérité.