Société

Ennemi public #1 : Je suis un salaud

Ne pas avoir l’air trop content. Ne pas avoir l’air trop content. Ne pas avoir l’air trop content.

Je me répète cette phrase comme une sorte de mantra depuis mardi midi.

Que voulez-vous, il y a dans la vie de ces événements qui vous réjouissent et vous attristent à parts égales. Des choses dont vous ne savez pas si vous devriez en rire ou en pleurer.

Ma première réaction à la suite de l’annonce de la fermeture de CHOI fut d’abord la stupeur, la surprise et l’étonnement, puis vint un large sourire, puis un moment d’indécision, puis un autre sourire, et ainsi de suite.

Écoutez et lisez ce qu’en dit la presse depuis: nous sommes tous déchirés. D’un côté, la profession au grand complet – ou presque – est soulagée qu’on bâillonne le mongol qui lui vomit allègrement dans le cou, de l’autre, elle craint que le CRTC n’ait finalement outrepassé les limites de sa législation en fermant une station en raison du contenu parlé, et non musical, comme ce fut autrefois le cas du FM 93, par exemple.

Mais avant d’aller plus loin, je vous répète les paroles d’André Arthur lui-même: avoir un micro, s’exprimer sur les ondes est un privilège. Je poursuivrai en ajoutant que tout privilège, en société, comprend aussi son lot de responsabilités.

Parmi celles-là, et outre le respect d’autrui, comptons celle de ne pas induire son public en erreur comme le fait couramment Fillion, proférant n’importe quelle niaiserie sur n’importe quelle personnalité publique, just for the sake of the show. Bien sûr, lorsque la personne lésée appelle en ondes pour démentir la "rumeur", Fillion lui permet de donner sa version de l’histoire, mais comment tous les auditeurs qui ont quitté les ondes entre-temps feront-ils pour savoir qu’il s’agissait d’un mensonge lancé par un animateur divertissant, mais totalement incompétent, pratiquant le journalisme à l’envers, vérifiant les faits après publication, s’imposant comme juge d’une cour où tout le monde est coupable jusqu’à preuve du contraire? Et encore.

Aussi, si Fillion disait mardi, devant les kodaks, étendre ses tripes en ondes, disons qu’il en répandait surtout le contenu.

Et la liberté d’expression dans tout ça, dites-vous?

Je vous ai déjà donné mon avis sur la question, consacrant non pas une, mais trois chroniques sur le sujet. De ces textes, j’ai retenu un extrait que je reproduis ici et qui résume assez bien le fond de ma pensée: "la liberté d’expression existe pour qu’on puisse encore et toujours remettre en cause les institutions, les gouvernements, les célébrités et tous ceux qui, eux aussi, profitent d’une tribune médiatique ou artistique. Pour qu’on puisse s’en moquer, en rire, les caricaturer. Pour qu’on puisse bénéficier d’une pluralité d’opinions, de visions, d’options.

"Et bien que Fillion et Arthur incarnent cette voix discordante qui remet en question plusieurs idées reçues, ils en profitent aussi pour dévoyer la notion même de liberté d’expression, pour se réfugier derrière elle afin de donner un show d’insultes inutiles, de violence et de demi-vérités qui leur attire de très nombreux auditeurs, curieux de voir jusqu’où ils iront dans cette quête de parts de marché qui ne permet ni la nuance ni la rigueur."

À cela, j’ajouterai un dernier truc: si tu craches en l’air, ça te retombe sur la gueule; tu vomis sur tout le monde, tu finis par t’éclabousser; tu brasses de la marde, tu perds un jour ou l’autre l’équilibre et tu tombes dans la fosse. Pis si tu joues tous les jours dans les vidanges, faut pas te surprendre que les éboueurs te ramassent avec elles un beau matin.

Même si je désapprouve la méthode, que je ne crois toujours pas que ce soit le rôle du CRTC de réglementer le bon goût, que je souhaite que ce précédent montre les limites d’une législation qui devrait être revue, je n’y peux rien, je suis un salaud, le résultat me fait quand même sourire.