

Infirmiers : Partir, revenir!
Alors que la pénurie d’infirmiers perdure, le Québec laisse filer chaque année la moitié du personnel qualifié qu’il a lui-même recruté en Europe. Faut être passablement épais…
Aurore Lehmann
Parmi les doléances des infirmiers concernés, l’équivalence de diplôme imposée aux nouveaux arrivants par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec.
"Malgré les efforts fructueux de promotion des études, l’écart entre l’effectif requis et l’effectif disponible devrait se creuser, si bien qu’en 2005 il manquerait près de 6 000 infirmières, près de 12 000 en 2011 et autour de 21 000 en 2017." Le constat, inquiétant, figure sur un document du site Internet de l’ordre des infirmières du Québec. Bien qu’une hausse d’effectif de 1 145 infirmières ait été enregistrée pour l’exercice 2003-2004, la profession vit encore une pénurie et les prévisions pour les prochaines années sont alarmantes. Pour y remédier en partie, l’ordre, appuyé par les ministères de la Santé et de l’Immigration, a lancé il y a quatre ans une opération séduction visant en priorité les infirmiers français, belges et suisses.
Depuis, le Québec recrute sur le terrain du personnel diplômé et expérimenté. En ce moment même, au salon des infirmiers qui se tient à Paris, on compte ainsi recruter 74 nouveaux infirmiers. L’offre, accompagnée de facilités pour obtenir un visa de travail renouvelable et parfois même de billets d’avion, est alléchante. Ils sont un peu moins d’un millier qui se sont laissés tenter en l’espace de quatre ans. Seulement voilà, depuis, la moitié d’entre eux ont déclaré forfait et ont plié bagage. On chiffre à 461 le nombre total de personnel étranger embauché durant cette période.
Parmi les motifs d’insatisfaction, l’examen imposé par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec dont l’existence, jusqu’à cette année, n’aurait pas été mentionnée de manière suffisamment claire lors du recrutement, selon plusieurs infirmiers. Un examen payant (plus de 400 dollars) que les nouveaux arrivants doivent impérativement réussir dans les deux ans, faute de quoi on leur refuse le droit de travailler plus longtemps, et qui s’articule autour de deux épreuves: un test de connaissances écrit et un test pratique, où l’on juge les candidats sur leur aptitude à gérer plusieurs cas de figure en temps réel.
Cette exigence de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec soulève l’incompréhension de plusieurs infirmiers étrangers, qui jugeraient plus juste de devoir suivre une simple mise à niveau durant leurs premiers mois de pratique. C’est le cas d’Annie Meslay, qui a déjà obtenu son équivalence et qui travaille au Centre universitaire de gériatrie de Montréal: "L’examen est compréhensible pour les candidats Québécois dans la mesure où il permet de valider des formations qui sont différentes dans chaque école. Mais en France, à la fin de nos études, nous passons tous le même examen reconnu par l’état, qui nous juge aptes à travailler sur la base de critères très stricts. À notre arrivée au Québec, nous sommes donc déjà parfaitement formés. S’il subsiste des différences de pratique, nous pouvons les intégrer avec un bon encadrement."
L’ONTARIO, LA PARADE
Pour justifier le besoin d’un tel examen de passage, l’ordre argue de la protection du public. Un argument jugé "absurde" par Bernard Laloubie, qui a aussi été recruté en France et qui passera son examen en février 2005. Depuis son arrivée en août dernier, il travaille dans le même service qu’Annie. Selon lui, les exigences de l’Ordres des infirmières et infirmiers du Québec engendrent une situation paradoxale: "Si nous sommes potentiellement dangereux pour le public, pourquoi nous laisser travailler pendant des mois avant que l’examen soit réussi?". Lui aussi souligne l’accueil "formidable" qu’il a reçu dans son nouveau milieu de travail, mais déplore le fait que, lors de son recrutement, on ait laissé entendre que l’examen en question ne serait qu’une formalité: "On nous donne 6 mois, pendant lesquels nous travaillons, pour préparer l’équivalent d’un diplôme d’état. C’est de la poudre aux yeux!".
S’il reconnaît de grandes différences entre les pratiques au Québec et en France, Bernard note que ces différences s’axent principalement autour du rapport au malade. Reflet de cette réalité, l’examen québécois dans sa partie pratique pose problème aux nouveaux arrivants qui n’ont pas encore intégré leur nouveau mode de travail, raison pour laquelle plusieurs des collègues de Bernard et Annie ont trouvé une parade en allant passer leur examen en Ontario: moins cher (175$), moins axé sur le volet pratique, noté à partir des réponses à un questionnaire à choix multiples. Un pied de nez qui ne fait pas sourire au sein de l’ordre des infirmiers qui pourrait bien ne pas renouveler l’équivalence entre les examens ontarien et québécois pour les prochaines années.

ERREUR DE CALCUL MAGISTRALE
Du côté de l’ordre des infirmiers et infirmières, on affirme que le taux de rétention de 50% n’a aucun rapport avec l’examen, sans pour autant donner plus d’explications. Chantal Charron, responsable des communications, soutient que la plupart des professionnels visés par le recrutement viendraient pour un temps limité, sans intention de rester. Même son de cloche au ministère de la Santé. Les infirmiers interrogés pensent le contraire et estiment que l’examen décourage de potentiels candidats à l’immigration: "Il est évident que beaucoup d’entre nous ne partiraient pas au Québec en sachant qu’il devront passer un examen, alors même qu’ils peuvent se prévaloir de trois années d’études, d’un diplôme d’état et d’une très bonne expérience pratique", souligne Bernard. Annie va même plus loin: "Les responsables de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec pensaient que deux ans suffiraient à combler le manque de personnel. Le ministère de l’Immigration nous a donc donné des visas de deux ans et on n’a, de toute évidence, rien fait pour nous retenir. C’était une erreur de calcul magistrale, si on tient compte des prévisions pour les années à venir".
Le différend soulève encore une fois la question de la reconnaissance des diplômes délivrés à l’étranger. Une problématique que les pouvoirs publics n’ignorent pas. Lors du récent Forum des générations organisé par le gouvernement, une des équipes de travail était consacrée à la reconnaissance des diplômes des immigrants et une consultation a été lancée en septembre dernier par le ministère des Relations avec les citoyens et de l’Immigration. Les résultats devraient être connus en décembre prochain. Reste à savoir dans quelle mesure le gouvernement peut (et veut) infléchir sur le fonctionnement d’ordres professionnels dont l’argument massue reste la protection du public. Dans son document consacré à l’accès aux professions réglementées, le ministère identifie comme l’une de sources du problème le manque d’information et la méconnaissance par les employeurs du potentiel et des qualités de la main-d’œuvre immigrante, mais aucune mesure coercitive n’est évoquée.
La pression sur le gouvernement se fait d’autant plus sentir que la situation démographique du Québec n’ira pas en s’améliorant dans les années à venir. En septembre 2003, le Conseil du patronat du Québec (CPQ) intégrait la question dans son programme d’action 2003-2004: "Il faut absolument mettre en place un système de reconnaissance des diplômes et des expériences des immigrants qui arrivent au Québec, tout comme il faut mettre les ordres professionnels au pas pour qu’ils assouplissent leurs règles. L’immigration pourrait être une solution au problème de la pénurie de main-d’œuvre."