Société

Ennemi public #1 : Encore, c’est bon!

Occupées à planifier la relâche, de mignonnes étudiantes irradient des plats surgelés dans un micro-ondes communautaire, promettant de faire subir le même sort à leur peau diaphane sur les plages de quelque Floride. L’œil vitreux sous une tuque à visière, des flâneurs laissent leur regard se perdre tout au fond de la salle des Pas perdus. Là, face à l’étal d’un vendeur de hamacs itinérant, un tableau de chasse est maladroitement scotché au mur.

D’un bord sont inscrits les noms des cégeps s’étant prononcés en faveur d’une grève étudiante. À savoir le presque tout-Montréal. En dessous, ceux qui ont voté contre. À droite, ceux qui choisiront bientôt leur camp par voie de référendum. Ici, à F.-X.-Garneau, en cet indolent lundi qui s’étire paresseusement dans le soleil d’hiver, on dépouille les urnes dans ce qui apparaît comme une espèce bien connue d’indifférence générale.

Mélissa bâille. Comme la moitié des étudiants du Cégep, elle n’est pas allée voter. Ni ses amis, adorables petits cons et petites connes qui fument des clopes avec elle, dehors, entre deux pavillons de ce campus autrefois reconnu pour son militantisme. Un militantisme qui résonne toujours, remarquez. Dans les présentoirs contigus aux nôtres: le Journal de la Fédération des communistes libertaires du Nord-Est (si, si, pour vrai!), La Voix étudiante du Québec qui titre "103 millions de mauvaises raisons de couper dans les prêts et bourses" et Ultimatum, le journal de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante.

Je disais qu’il résonne, ce militantisme; disons qu’il sonne quand même un peu creux. Soixante-dix pour cent de voix en défaveur de la grève, apprendra-t-on quelques heures plus tard. Voilà le bilan de ce référendum à Garneau qui devait faire écho aux coupures du gouvernement Charest.

Quelques jours plus tôt, au Cégep Limoilou, l’association étudiante connaissait un revers analogue, quoique moins cuisant. Du genre que les analystes de sport auraient décrit comme "une défaite crève-cœur". Dans cet établissement qui fut autrefois un haut lieu de la pensée gauchisante, les étudiants se sont prononcés à 50,4 % contre la grève. Une droite dans les dents pour l’association étudiante. "C’est la preuve que ce sont le non-engagement et la pensée très individualiste qui dominent, constate Grace Roy, conseillère de l’asso. Les étudiants se disent: "On a un gouvernement de droite, faut faire avec", et tout le monde plie. C’est désolant."

Peut-être. Mais le plus désolant, ce n’est pas ce refus de la grève lui-même. Ce serait même le contraire, en un sens, puisqu’il s’agit de mesures qui, à court terme, ne pénaliseront que les étudiants. Pensez-y, si le gouvernement Charest a regardé les employés de la SAQ se geler les gosses des mois entiers sans même feindre d’essuyer une larme, imaginez comment il se fiche d’étudiants qui débrayent. "Tant pis pour eux!" se diront-ils tous en continuant de tergiverser sur l’éventuel emplacement du CHUM.

Non, le plus désolant, ce n’est pas le vote contre la grève, mais sa symbolique. L’individualisme, dites-vous? Pas tout à fait. Il n’est pas question de gauche ou de droite ici. Il n’est pas non plus question de savoir si, oui ou non, les étudiants québécois sont privilégiés comparativement à leurs homologues du reste du Canada.

Ce dont il est question ici, c’est de soumission et de lâcheté. De colonne vertébrale. De principes, vous connaissez?

"Nous investirons massivement dans l’éducation", a promis Jean Charest, avant d’être élu, puis, comme pour tout le reste, de se rebiffer, et de sabrer joyeusement dans le budget.

Ce dont il est question ici, donc, c’est de mensonge, de trahison et de la manière d’y réagir. Il ne s’agit même pas d’une victoire de la droite qui prend lentement mais sûrement du territoire à la gauche. Car si victoire il y a, elle ne revient qu’à la petite politique de merde, aux promesses creuses et à la paresse des démocraties molles.

Vous ne voulez pas faire la grève? J’aurais probablement voté dans le même sens. Et remarquez, vous ferez bien ce que vous voudrez, c’est vos affaires, les amis.

Mais à moins d’entreprendre d’autres actions de contestation et d’y participer massivement, non seulement vous vous laisserez bien sagement fourrer jusqu’au trognon, mais en plus, vous donnerez l’impression d’avoir aimé ça.