

Mouvement pour les Arts et les Lettres: témoignages : Cris du coeur
Après avoir questionné les politiques face à l’indécent sous-financement de la culture au Québec, Voir cède la parole à quelques acteurs prépondérants des différentes disciplines qui partagent les inquiétudes et revendications du Mouvement pour les Arts et les Lettres. Cette semaine, place au théâtre et à la littérature avec Paul-Antoine Taillefer et André Lemelin.
Paul-Antoine Taillefer, André Lemelin
CHRONIQUE D’UNE GROSSE FATIGUE… GÉNÉRALISÉE
"L’inquiétude et l’insécurité accablent actuellement le milieu artistique québécois. Depuis des mois, il assiste impuissant à la mort de prestigieuses institutions. Le Festival international de nouvelle danse, la Fondation Jean-Pierre Perreault ne sont que la pointe d’un iceberg dévastateur, d’un mal de sous-financement public qui, année après année, ne cesse de gruger notre pouvoir de création, nos ambitions de recherche et de développement, nos ressources humaines et notre capacité en tant qu’artistes à survivre. Nos compagnies de création, qui ont entre 15 et 30 ans et qui sont reconnues ici et à l’étranger pour la qualité et l’originalité de leur travail, n’en sont pas moins maintenues dans un état de précarité qui force aujourd’hui la réflexion. Après 24 années d’existence, de succès artistiques, de gestion rigoureuse et d’exploits de diffusion sur la scène internationale, DynamO Théâtre fait face lui aussi à une crise majeure."
Le cri est puissant et la voix, désespérée. L’alarme a été sonnée, ce janvier, par DynamO Théâtre, l’une de nos plus prospères compagnies de théâtre. Depuis, elle a fait vibrer en chacun des créateurs un écho inquiétant. Comment expliquer qu’une compagnie qui fait autant de tournées, qui a eu autant de succès, et dont la gestion paraît en tous points irréprochable, arrive aujourd’hui à ce constat d’échec? Comment expliquer la mort d’un FIND, l’agonie d’une compagnie de danse telle que celle de Jean-Pierre Perreault ou les difficultés financières d’un Rideau Vert?
Comment peut-on concevoir que ces organismes artistiques qui ont évolué ou évoluent dans un contexte de relative prospérité en arrivent un jour, désespérés, à fermer les livres?
Le milieu québécois du théâtre regroupe 310 compagnies professionnelles. Ces compagnies produisent en moyenne 317 productions par an qui rejoignent environ 1,7 million de spectateurs. Des 310 compagnies professionnelles québécoises, 63 sont soutenues de façon régulière par le Conseil des arts et des lettres du Québec, guichet provincial unique pour les organismes de théâtre professionnel. Le Conseil des Arts du Canada, Patrimoine canadien et certaines municipalités ajoutent leur pécule, le plus souvent beaucoup moins important que la contribution du Québec. En 2003-2004, l’aide médiane octroyée par le Conseil des arts et des lettres du Québec à un organisme artistique était de 140 500 $, avec lesquels il faut payer salaires, loyer, frais de production et frais de publicité. Bref, l’argent manque et il devient presque impossible de maintenir la barque à flot.
Pourtant, ces compagnies font le tour du monde. Elles sont citées dans nos journaux, leurs comédiens emplissent les affiches publicitaires. Elles sont nos vedettes. Du coup, notre imaginaire les place dans le faste et l’abondance. La réalité est à l’antipode de cet imaginaire trompé. Leur réalité, c’est la pauvreté.
Il faut réagir. Il faut parler, parce qu’au nombre des liants susceptibles de nous cimenter comme société, nous, individus uniques aux origines diverses et aux parcours hétérogènes, la culture est première et seule en lice. Parce que les artistes vivent dans la précarité, et que la précarité, contrairement aux idées reçues, ne favorise pas la création. "[Le théâtre] est condamné à un appauvrissement artistique et à une démobilisation de ses forces vives. Cet épuisement de ressources financières, artistiques et humaines, au sens propre comme au sens figuré, ne se fera pas sans de lourdes conséquences à court et à long termes."
Enfin, à l’instar des dirigeants de DynamO Théâtre, qui vivent actuellement une crise financière qui menace également plusieurs organismes du milieu, craignons qu’"un mur d’indifférence et d’incompréhension des rôles et des valeurs se dresse devant le milieu artistique". Levons-nous, avec eux, pour que "s’élèvent haut et fort les voix de nos inquiétudes avant qu’il ne soit trop tard et que nous soyons tous emportés par la vague déferlante et menaçante de l’acculturation".
Paul-Antoine Taillefer
Codirecteur artistique, Pigeons International
ooo
DRÔLE DE QUÊTEUX…
![]() |
| André Lemelin |
Ben, je vais vous dire comme l’autre, moi: des fois, j’ai l’impression que moins on connaît un sujet, plus on a tendance à fonder une opinion sur les ouï-dire. Qu’il s’agisse du processus de paix au Moyen-Orient, du plus récent scandale à la Chambre des communes ou de la plus récente coupe de cheveux d’une vedette de la chanson, c’est du pareil au même.
Le hic, c’est que la réalité est toujours plus complexe que les idées reçues.
Prenons la situation des arts et lettres dans notre société, et de ces artistes que les démagogues et les incultes aiment bien faire passer pour des quêteux éternellement insatisfaits.
Ça fait déjà une vingtaine d’années que je roule ma bosse dans le milieu culturel, à différents titres: j’ai été éditeur d’une revue de création et d’un journal littéraire, libraire, patron d’une maison d’édition spécialisée dans le conte, organisateur de festivals, mais aussi écrivain et conteur. Depuis quelque temps, je me concentre sur ma propre création. Ce choix, je l’ai fait les yeux ouverts. Faut croire que j’ai eu de la chance, je connais depuis peu un succès relatif qui m’a permis de bénéficier à l’occasion d’une bourse qui garantit une stabilité financière plus ou moins durable, et me dispense d’avoir à exercer un autre métier, d’enseignant, de journaliste, de recherchiste ou que sais-je, ainsi que doivent le faire bon nombre de collègues.
Ma situation est privilégiée, j’en ai conscience mais je n’en ai pas mauvaise conscience.
Cette réussite bien modeste ne m’a rendu ni sourd ni aveugle.
Dans les salons du livre, festivals ou autres manifestations axées sur la parole, je côtoie des potes qui, comme moi, ont opté pour les arts et les lettres comme mode de vie… sans parvenir à en vivre, justement. Leurs œuvres, puisqu’il faut bien en parler, sont néanmoins porteuses de ce tout petit supplément d’âme qui contribue à affermir ce que nous sommes.
Qu’on se le dise: les artistes qui ne sont ni profs, ni rédacteurs, ni pigistes pour des journaux qui paient moins bien qu’on l’imagine, ni rien de tout ça, celles et ceux qui se consacrent uniquement à leur art ne vivent pas riches.
Mais ça ne fait pas d’elles et eux des quêteux pour autant…
Ça fait une vingtaine d’années que je roule ma bosse dans le milieu culturel, je vous dis. J’ai vu, comme les copines et copains, la fondation (par le Parti libéral, d’ailleurs de retour au pouvoir, tiens donc) du Conseil des arts et des lettres du Québec et la mise en œuvre d’une Loi sur le statut de l’artiste qui n’a pas eu l’impact escompté. Et je constate que 12 ans après sa création, ce Conseil ne dispose toujours pas des sommes jugées nécessaires à l’époque pour subvenir aux besoins des différents milieux artistiques. Quand on nous convoque sur ces jurys de pairs pour évaluer les demandes soumises au Conseil, on sait à l’avance que l’enveloppe budgétaire ne pourra combler l’ensemble des projets retenus comme valables et viables.
Alors, des quêteux, les artistes, parce que le Mouvement pour les Arts et les Lettres qui s’est fait leur porte-étendard réclame simplement que l’État mette ses culottes et consacre ne serait-ce que 1 % de son budget total à cette culture dont on nous dit pourtant qu’elle est au cœur de notre identité? Allons donc…
Moins on connaît un sujet, plus on a tendance à fonder une opinion sur les ouï-dire. Mais avant de traiter les artistes de quêteux, de parasites, il faudra prendre la peine de jauger les conditions réelles dans lesquelles ils pratiquent leur art.
Qu’on se le dise: les bourses de soutien à la création, jamais aussi faramineuses que les râleurs aimeraient le penser et par ailleurs imposables, ne sont pas une sorte d’aumône volée dans la poche du contribuable, ni même une commandite. Et les artistes qui en bénéficient ne sont pas des quêteux qui exigent la lune et ne redonnent rien en échange.
N’en croyez rien. N’y croyez pas plus qu’à cette légende urbaine d’après laquelle le mendiant mal rasé au coin de la rue serait en fait un millionnaire mal dans sa peau qui s’amuse…
André Lemelin
Conteur et écrivain
ooo
|
VOS COUPS DE GUEULE POUR LA CULTURE VOIR veut (énormément) votre opinion ! En appui à la campagne actuelle du M.A.L., Voir sollicite l’opinion de tous ses lecteurs sur le problème chronique du sous-financement de la culture. Donnez votre opinion en 1 courte phrase à www.voir.ca/culture et courez la chance de gagner un gros lot de 5,000 jetons pour les Enchères de billets gratuits de Voir ! |

