De l'eau dans le gaz
Société

De l’eau dans le gaz

Ça gueule très fort en Amérique contre la hausse des prix du pétrole. Pourtant, deux camps s’en réjouissent: les pétrolières et les écolos.

C’est devenu le sujet de conversation par excellence. Les proprios de grosses cylindrées fulminent. Les chauffeurs de taxi geignent. Les élus à la Chambre des communes houspillent et le prof Lauzon rouspète. Tout le monde crie au scandale pour que cesse la spéculation créative et pour que le prix de l’essence redevienne abordable.

Tous? Non! Car plusieurs accueillent cette crise avec un brin d’optimisme. Bien sûr, ils s’accordent pour dire qu’un pétrole qui fait de la haute voltige aura de tristes conséquences, notamment sur les personnes à faibles revenus, mais ils persistent et signent: augmenter le prix du pétrole, c’est ouvrir la porte à un monde meilleur…

POUR LE BIODIESEL

Au Conseil québécois du biodiesel (CQB), on ne célèbre peut-être pas l’augmentation du prix du pétrole à coup de petits gâteaux Tim Horton, mais c’est tout presque. "Un tel contexte positionne avantageusement le biodiesel comme solution alternative", souligne le directeur général du CQB, Camil Lagacé. Le biodiesel est un carburant moins polluant créé à partir d’huile végétale, de graisses animales ou d’huile de friture. Mélangé à du diesel ordinaire à des concentrations pouvant aller de 5 % à 20 %, il peut sans problème être utilisé dans n’importe quel véhicule roulant au diesel. Or, pour que son usage se généralise, son prix doit être concurrentiel. "À 60 $ US le baril de pétrole, soutient M. Lagacé, le biodiesel commence à devenir une solution intéressante."

Au moment d’écrire ces lignes, le baril de pétrole oscillait autour de 64 $ US… Ce n’est donc pas un hasard si les sociétés de transport en commun du Québec ont, pour la toute première fois, inclus le biodiesel dans leur plus récent appel d’offres de fourniture de diesel. Le CQB espère que ce "carburant vert" saura faire bonne impression. Tous les astres semblent alignés: l’agrandissement de l’usine de biodiesel Rothsay, à Ville Sainte-Catherine, permettra un approvisionnement stable (35 millions de litres annuellement) et le ministre des Finances du Québec a accordé en avril dernier une détaxe complète aux sociétés de transport en commun utilisant le biodiesel. Que peut-on espérer de plus? Un pétrole plus cher, évidemment! Selon le CQB, si les quelque 2850 autobus opérés par les sociétés de transport en commun du Québec roulaient au biodiesel, cela représenterait, chaque année, une diminution de 42 000 tonnes des rejets de CO2 dans l’atmosphère…

SORTIR DE LA "CULTURE AUTOMOBILE"

Pour Owen Rose, l’un des fondateurs du comité de citoyens Mont-Royal Avenue verte, la flambée du prix du pétrole pourrait aider Montréal à s’affranchir de sa "culture automobile". "La Ville soutient qu’elle veut encourager le transport collectif, lance-t-il, mais elle ne veut rien faire pour empêcher la circulation des automobiles. On constate donc depuis quelques années une augmentation de la circulation routière à Montréal. Or, on ne peut pas uniquement encourager le transport en commun, il faut aussi des mesures concrètes visant la réduction des voitures." Au sein de Mont-Royal Avenue verte, cet architecte stagiaire milite depuis 2002 pour que la Ville de Montréal tienne des audiences publiques sur la transformation de l’avenue du Mont-Royal en artère piétonnière. Mais l’idée fait du surplace, et ce, malgré une pétition de 18 000 signataires déposée devant le conseil d’arrondissement du Plateau-Mont-Royal il y a déjà trois ans. M. Rose rêve d’un Montréal à l’image de Copenhague, qui a décidé de sortir progressivement l’automobile de son centre-ville depuis une quarantaine d’années. "Les raisons qui ont justifié ces initiatives sont, entre autres, économiques, explique Owen Rose. Le Danemark ne produit pas de pétrole et ne fabrique pas d’automobiles. Exactement comme nous."

UN CUL-DE-SAC ÉCONOMIQUE

Ce discours rejoint le porte-parole de la Coalition Québec-vert-Kyoto, Patrick Bonin, qui croit que l’actuel boom du prix du pétrole sera l’occasion pour la société québécoise de "soulever les vraies questions quant à son avenir énergétique". Québec-vert-Kyoto est ce regroupement surtout connu pour avoir chapeauté les mobilisations monstres ayant mené à l’abandon du projet de centrale thermique du Suroît. Or, si une centrale électrique au gaz naturel n’est pas une solution économiquement intelligente pour le Québec, pays de l’hydroélectricité, le pétrole ne l’est pas davantage. "On ne produit aucun baril de pétrole ici, dit Patrick Bonin. Ce qui signifie qu’on envoie à l’extérieur de la province quelque 8 milliards de dollars par année, simplement pour s’approvisionner en pétrole. Pourtant, on a ici d’autres ressources intéressantes: de l’électricité à profusion et Bombardier, qui fabrique des trains. Il faut se diriger, par exemple, vers l’électrification des transports en commun. Et en ce sens, le gouvernement a un rôle de visionnaire à jouer. Qu’arrivera-t-il dans 15 ans, lorsque le pétrole sera encore plus cher et plus rare?"

"UN CADEAU MAL EMBALLÉ"

L’auteur de L’ABC de la simplicité volontaire (Écosociété), Dominique Boisvert, est plus philosophe. Il considère l’augmentation du prix du pétrole comme un "cadeau mal emballé". "Ma mère avait l’habitude de dire que les épreuves de la vie étaient des cadeaux mal emballés, dit-il. Quand on traverse une épreuve, il faut en voir le bon côté et je pense que la hausse du prix du pétrole pourrait, à long terme, s’avérer une bonne chose." Cet adepte de la simplicité volontaire croit en outre qu’une augmentation subite et substantielle du prix du pétrole sera nécessaire pour que de véritables changements de comportements se mettent en branle. Il aimerait même voir l’essence bondir jusqu’à 4 $ le litre! "Tant et aussi longtemps que l’augmentation se fera graduellement, on ne s’en rendra pas compte, avance-t-il. Si ça arrive brusquement, il y a beaucoup plus de chances que ça provoque un véritable réveil."

À quand l’essence à 4 $? Demain? Dans deux ans? Au prochain ouragan?