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Joseph Heath et Andrew Potter : Le mythe de la contre-culture (ou comment pelleter des nuages en écoutant Nirvana)
Société

Joseph Heath et Andrew Potter : Le mythe de la contre-culture (ou comment pelleter des nuages en écoutant Nirvana)

Si la gauche peine à faire avancer ses idées, peut-être est-ce parce qu’elle est contaminée depuis les années 60 par un mythe: celui de la contre-culture.

Des slogans. Que l’on parle de "l’amour libre" des hippies, du "fuck the system" des punks ou du "mort au capitalisme" des manifestants contre la mondialisation, l’idéologie contre-culturelle ne serait finalement qu’un "ensemble de gestes spectaculaires, entièrement dépourvus de conséquences politiques ou économiques progressistes, qui font oublier l’urgence de bâtir une société plus juste". C’est en résumé ce que soutiennent Joseph Heath et Andrew Potter, respectivement professeur au département de philosophie de l’Université de Toronto et chercheur au Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal. Dans leur essai Révolte consommée – Le mythe de la contre-culture (Trécarré), les auteurs nous livrent une critique lucide de cette culture en réaction au "système", qui aurait remplacé le socialisme comme fondement de la pensée de gauche. Entretien avec Joseph Heath.

Qu’est-ce qui serait, pour vous, une définition juste de la contre-culture?

"Nous avons été critiqués pour avoir abordé la contre-culture de façon un peu vague. En fait, je ne dirais pas qu’il existe UN courant social nommé "contre-culture", mais plutôt un ensemble d’idées qui ont influencé plusieurs courants sociaux depuis les années 60. Ainsi, l’idée contre-culturelle est fondamentalement une croyance voulant que nous vivions dans une sorte de "système" (politique, économique, culturel) qui nous opprime. Or, ce "système" nécessiterait de la conformité pour fonctionner. Donc, selon la théorie contre-culturelle, la meilleure façon de se libérer de ce "système" serait de s’engager dans une certaine forme de non-conformisme. Pour se rebeller, il faut rejeter la culture dominante dans son intégralité: c’est l’idée de la contre-culture.

D’autre part, cette théorie contre-culturelle serait basée sur un faux principe…

"Oui. Tout simplement parce que nous ne croyons pas que le "système", en particulier le système capitaliste, requière réellement le conformisme. Il y a cette conviction voulant que l’ordre social soit extrêmement fragile, un peu comme à l’époque de l’Inquisition, où la société balayait du revers de la main toute idée légèrement différente de celles de l’Église catholique. Mais si l’on observe bien la société dans laquelle nous vivons, on trouve au contraire toutes sortes de dissidences. En fait, le système capitaliste s’est avéré être extraordinairement bon lorsque vient le temps de tenir compte simultanément d’un vaste spectre d’opinions divergentes. Le socialisme, en comparaison, requiert beaucoup plus de conformisme de la part des individus…"

Vous soutenez que la pensée contre-culturelle est aussi contre-productive lorsque vient le temps de trouver des solutions efficaces aux problèmes sociaux et environnementaux…

"L’idéal contre-culturel décourage la participation citoyenne à la vie politique. Puisque la politique est une affaire d’institutions, de lois, de règlements et de conformisme, la contre-culture en est venue à créer une sorte de doute généralisé envers toutes ces solutions imposées par l’État. Cela a fini par miner la tranche de la gauche progressiste. En quelque sorte, la gauche a perdu de vue ce qui devrait être son objectif principal, celui d’intégrer les gouvernements. Ainsi, en ce qui concerne les enjeux environnementaux, par exemple, la gauche en général promeut énormément l’initiative volontaire et individuelle (recycler, manger bio, rouler en vélo, etc.) plutôt que de s’affairer à mettre en place des réglementations environnementales plus sévères. Je connais des gens qui peuvent me fournir des tonnes de détails sur l’agriculture biologique, mais qui n’ont aucune idée de l’état actuel de la réglementation dans le domaine de l’agriculture au Canada. Or, les questions réglementaires sont extrêmement importantes pour faire avancer les choses!"

Que pensez-vous du slogan "Acheter, c’est voter"?

"C’est drôle, parce que c’est une idée que bon nombre d’entreprises tentent de promouvoir, celle de la "souveraineté du consommateur". Mais si je puis me permettre, je crois que l’idée la plus pernicieuse, dans le genre, se retrouve dans le livre No Logo, de Naomi Klein. Ce livre traite d’un grand nombre d’enjeux: la mondialisation, les conditions de travail dans le tiers-monde, etc. En conclusion, l’auteure cherche des solutions à ces problèmes, mais plutôt que de recommander de bonnes vieilles politiques, elle nous dit que la politique est inutile puisque que les gouvernements, comme les populations, sont contrôlés par les multinationales. Or, comment les multinationales contrôlent-elles les populations? Avec leurs marques! Il faut donc attaquer les marques. Et c’est ainsi que nous allons régler les problèmes dans le tiers-monde (rires)!"

En définitive, qu’est-ce qui serait une véritable forme d’anticonformisme?

"Je ne pense pas que l’anticonformisme soit nécessairement utile. Nous critiquons surtout cette vision exagérée de la conformité, qui pousse la gauche à se vouloir toujours plus différente et radicale. La forme la plus profonde d’anticonformisme, ce serait d’avoir des comportements antisociaux! Parce que si vous faites quelque chose de tellement extrême que personne ne cherche à vous imiter, c’est probablement parce que vous faites quelque chose de complètement fou! Voilà pourquoi notre slogan est "Oser se conformer" (Dare to conform). En d’autres termes, si l’on est en accord avec certains principes et façons d’organiser les choses dans la société, on devrait aussi être d’accord pour collaborer avec celle-ci. C’est d’ailleurs pourquoi nous portons des uniformes sur nos photos. Nous aimons ce genre d’idéal à la Star Trek, où tout le monde est vêtu de la même façon, sans que personne ne succombe à une uniformité existentielle. Ils osent se conformer…"

Révolte consommée – Le mythe de la contre-culture
Par Joseph Heath et Andrew Potter
Trécarré, 428 pages.