Rezeq Faraj : Palestine mon amour
Société

Rezeq Faraj : Palestine mon amour

Rezeq Faraj, né en Palestine avant la "catastrophe" de 1948 et la création de l’État d’Israël, pacifiste et cofondateur de l’organisme Palestiniens et juifs unis, auteur du livre Palestine, le refus de disparaître, prône la création d’un État unique, fustige les ayatollahs de tous bords et ne pratique pas la langue de bois.

Votre livre regroupe témoignages, lettres d’intimes, rappels historiques, statistiques et bribes d’essais politiques. Pamphlet ou Palestine 101?

"Il s’agit d’un essai de nature politique, mais mon objectif est d’abord de témoigner du quotidien des gens qui vivent là-bas, de tenter de comprendre comment on en est arrivé là et ce qu’il faudrait faire pour changer la situation. Pour moi, un mort, qu’il soit du côté israélien ou du côté palestinien, est un mort de trop. Si ces deux peuples étaient en mesure de vivre ensemble, ils bâtiraient le joyau du Moyen-Orient. Les Palestiniens sont le peuple le plus scolarisé de la région, dépassant même à certains égards les États-Unis. 98,2 % des Palestiniens savent lire et écrire et 64 % d’entre eux ont moins de 24 ans, ce qui représente un potentiel incroyable, et ce, malgré les dégâts causés par la deuxième intifada. Une famille palestinienne envoie toujours son enfant à l’école, même s’il a faim. Ironiquement, cet attachement à l’éducation est le même que celui qui a maintenu en vie le peuple juif, lorsqu’il souffrait des persécutions du régime nazi. C’est la seule façon de survivre quand on n’a rien d’autre. Les juifs ont développé cette exigence à travers l’histoire et les Palestiniens ont fait la même chose. Ensemble, ils seraient un exemple pour le monde. Je pense qu’ils n’auront pas d’autre choix que de s’entendre et que, malgré ce que les médias laissent transparaître, c’est possible, même s’il y aura toujours des extrémistes, minoritaires, comme les colons ou le Hamas."

Ces extrémistes religieux tiennent pourtant le haut du pavé, mais vous continuez à défendre l’idée d’un État laïque, allant jusqu’à dire qu’un État ne peut être démocratique s’il est juif, catholique ou musulman.

"Le Hamas et le djihad islamique veulent créer un État musulman, au même titre que le Likoud défend l’idée d’un État juif. La seule alternative pour vivre ensemble est de créer un État laïque, au sein duquel chacun pourrait pratiquer sa religion et où tous bénéficieraient des mêmes droits et devoirs. Cela couperait l’herbe sous le pied des mouvements sioniste et extrémiste musulman, qui ne représentent qu’une petite part des deux populations. Le Hamas, comme c’est le cas actuellement en Irak, n’est pas dans les mœurs des gens mais prend racine en occupant la place laissée béante par un État inexistant. Ils ouvrent des garderies, des écoles, s’occupent des affaires sociales. Si les conditions économiques s’amélioraient, ils disparaîtraient. Du côté israélien, c’est la peur et l’ignorance qui maintiennent les gens dans des positions parfois extrêmes. Une journaliste palestinienne rencontrée lors d’un voyage sur le terrain m’a dit un jour que pour les Israéliens, Paris est plus proche que Jérusalem. On ne leur montre pas la réalité, on ne leur parle pas des points de contrôle, du manque d’eau et de nourriture, seulement des attentats. Je comprends qu’ils aient peur, mais c’est de cette peur que leur gouvernement se sert pour les contrôler. Et les choses commencent tout juste à changer. Ce n’est pas vrai que tous les Palestiniens sont des terroristes. Les Israéliens ne sont pas non plus tous méchants."

C’est pourtant l’image exploitée par les groupes terroristes islamistes comme Al-Qaida et certains régimes arabes, qui n’hésitent pas à brandir la cause palestinienne en étendard.

"Concernant Ben Laden, personne n’a demandé à ce crétin de s’occuper de la Palestine. Quant aux régimes arabes auxquels vous faites allusion, ce sont des régimes fantoches, à la solde des États-Unis. Ces régimes oppresseurs ne brandissent la solidarité avec le peuple palestinien que pour mieux contrôler la population. Le régime de Dubaï, aux Émirats Arabes Unis, se targue d’avoir envoyé 30 millions de dollars pour rebâtir le camp de réfugiés de Jénine. Or, c’est ce même régime qui réduit à l’esclavage ses ouvriers étrangers, qui bâtit un hôtel de 23 étages dans lequel on peut faire du ski, au coût de 350 millions de dollars, grâce à des ouvriers pakistanais non syndiqués dont on a confisqué le passeport. On utilise la cause palestinienne à toutes les sauces, juste pour s’assurer de pouvoir rester en place. C’est d’une hypocrisie totale, absolue, et les Palestiniens sont conscients de cette instrumentalisation. Ils critiquent les régimes arabes plus qu’ils ne critiquent Sharon!"

Dans votre livre, vous n’êtes pas tendre envers la gauche israélienne, que vous taxez de paternalisme. Pourtant, vous affichez beaucoup d’optimisme quant aux élections de mars 2006 et à l’arrivée du candidat travailliste Amir Peretz.

"Je reproche seulement à la gauche israélienne de ne pas aller jusqu’au bout, notamment sur la question du droit au retour des réfugiés. Mais j’ai espoir de voir les choses changer avec Peretz, parce qu’il serait, s’il était porté au pouvoir, le premier homme d’État israélien dont la carrière ne s’est pas faite au sein de l’armée. C’est un syndicaliste, un travailleur social, engagé sur le terrain. Un bienfait pour les Israéliens qui ont vu leurs services sociaux amputés de 6,4 milliards par leur ministre des Finances, Benyamin Netanyahou. Peretz comprendrait mieux la population israélienne qu’Ariel Sharon, qui ne parle que de sécurité. Il a d’ailleurs déclaré qu’il souhaitait le retrait de toutes les colonies et qu’il aimerait voir les enfants israéliens et palestiniens jouer et bâtir leur avenir ensemble. D’autre part, Amir Peretz est un juif qui vient du Maroc. Ses parents ont été persécutés à leur arrivée en Israël, ils ont été traités comme des citoyens de troisième zone. Il a donc grandi avec le racisme et sera peut-être plus susceptible de comprendre ce qui se passe chez les Palestiniens. À cet égard, les élections de 2006 seront historiques."

Vous critiquez aussi vertement la position actuelle du Canada, pourtant traditionnellement en faveur du peuple palestinien.

"Lors d’une conférence organisée par le Congrès juif canadien à Toronto, Paul Martin a déclaré que les valeurs libérales d’Israël et les valeurs libérales du Canada étaient les mêmes. Je ne vois pas comment ça peut être possible, sauf, comme me le faisait remarquer avec humour une amie, si le premier ministre faisait référence sans le vouloir aux populations autochtones qui ont été dépossédées. Quoi qu’il en soit, 20 % du cabinet Martin est aujourd’hui composé de personnes de religion juive. Ces gens se sont déclarés officiellement, dans leurs sites Web, pro-Israël. Or, le Canada, qui prenait traditionnellement des positions claires, ne parle plus maintenant d’occupation, mais préfère dire que les gens doivent s’entendre, qu’il faut être plus équilibré."

Rezeq Faraj
Palestine, le refus de disparaître
Éditions de la Pleine Lune, 2005

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