

Salon de la musique indépendante de Québec : La braise prend
Le premier Salon de la musique indépendante de Québec s’installe à l’Impérial les 3 et 4 février. Alors que s’amplifie le bouillonnement culturel à Québec, artistes et intervenants divers mettent l’épaule à la roue afin d’ériger la nouvelle industrie indépendante.
Patrick Ouellet
Photo : Stéphane Champoux
Nouvelle industrie, certains pourraient contester. Car en effet, une horde d’artisans du milieu s’efforcent d’en poser les jalons depuis nombre d’années. Mais avec tous ces nouveaux outils surgissant plus vite que leur ombre, qu’il s’agisse de moyens de production plus accessibles ou d’un canal de diffusion aussi efficace qu’Internet, plusieurs instruments fort intéressants viennent continuellement s’ajouter à la partition des musiciens indépendants. Combinons à tout ça l’appétit croissant du public pour autre chose qu’une trame sonore de commerciaux radiophoniques et tous les espoirs sont permis.
ROULER SUR L’ART
Un cliché répandu décrirait le musicien indépendant comme un artiste épris de sa marginalité, cultivant religieusement son apparence négligée, déballant devant une salle déserte ses musiques inintelligibles en se fixant les godasses usées en laboratoire. Si certains se font un devoir d’entretenir cette image, la généralisation serait quelque peu réductrice. "Est-ce que les gens savent c’est quoi la musique indépendante?" demande Rabin Kramaslabovitch, claviériste des Goules, démente formation de la Vieille Capitale sévissant depuis déjà cinq ans. "Parce que beaucoup de nos amis pensent que: "Hiiii, les Goules, ça roule! En étant indépendants, vous devez faire la piastre!"" "Mais cr*%?&!, on paie pour faire de la musique!" entonne son compère chanteur Keith Kouna. "Il faut vraiment pas prendre ça au cash quand t’es indépendant. Si on continue à faire ça dans ces conditions-là, c’est parce qu’on croit à ce qu’on fait, puis on va le faire anyway. Il faut le faire pour la passion et parce qu’on croit que ce qu’on a à proposer vaut la peine d’être proposé. Dans le fond, ça nous fait du bien, puis ça fait plaisir à du monde; c’est ça, la paie. Cette espèce de responsabilité envers les fans, c’est ça qui nous pousse dans le c*&!"
LA VALSE DES COUPS DE POUCE
Loin du stéréotype classique campant le musicien dans un décor suintant la féérie glamour, la vie de l’artiste indépendant s’apparente davantage à une succession d’emplois précaires, au cumul des taches administratives, comptables et promotionnelles, au transport continu et à l’entretien d’un équipement hors de prix, aux concerts déficitaires, à la hausse de loyer du local de répétition, et fort heureusement surtout, à une généreuse dose d’entraide entre les divers acteurs du domaine. "La scène de Québec, elle a un défaut, mais c’est en même temps une qualité: c’est qu’elle est très communautaire", expose Richard Breuil, responsable des communications et directeur général du SMIQ, dont l’équipe comprend aussi Jean-Philippe Paré (Robopop), Étienne Bergeron (Mètatuk) et David Gachot (ex-Vertigo). D’origine française, Breuil constatait dès son arrivée en ville tout le potentiel d’entraide de sa population créatrice. Et au fil des discussions avec nombre de musiciens, on recense en effet une panoplie d’"amis" ayant collaboré au graphisme de la pochette, à la conception du site Web, à la réalisation du vidéoclip, alouette. "C’est l’fun parce que, quand t’arrives, tu rencontres du monde facilement, contrairement à Montréal ou à Paris, où ça te donne bien des tapes dans le dos, mais, finalement, il y a personne qui t’appelle… Québec, c’est tout petit, alors c’est très chaleureux, et tu rencontres les gens vite. Le problème, c’est que c’est bien beau, le communautaire, mais ça a ses limites à un moment donné; il faut quand même vivre, quoi!" lance le père de famille, faisant état des moyens plus que modestes dont dispose ce premier Salon, en profitant au passage pour confier son profond scepticisme quant aux impératifs culturels de certains nouveaux élus comme la mairesse Boucher ou Stephen Harper. "C’est clair qu’il se passe quelque chose ici, mais il y a encore beaucoup de besoins à combler", soulève Étienne Bergeron, y allant comme plusieurs d’un élan de nostalgie à l’endroit de bonnes salles de spectacle disparues, comme l’irremplaçable D’Auteuil, souhaitant d’autre part le meilleur des succès au comité de relance de l’Autre Caserne. Et pourquoi pas aussi tenter de subvertir cette vision allègrement colportée réduisant le Québec culturel à "Montréal et ses régions"… "Toutes les solutions sont envisageables, mais il faut qu’on en parle. Et le Salon en sera l’occasion…"
ARMES DE DIFFUSION MASSIVE
Mais si la joute s’avère ardue, divers éléments neufs renforcent désormais l’arsenal florissant des glorieux combattants de la scène indépendante. Le meneur du vénérable groupe Les Chiens, Éric Goulet, se rappelle: "J’ai connu une époque où un band ne pouvait pas sortir un album s’il n’avait pas de contrat de disque, parce qu’il n’aurait jamais pu se payer un studio… Mais maintenant, t’as ton laptop et tu peux faire un album; ça s’est vraiment beaucoup démocratisé", dit-il, saluant au passage l’apport inestimable des radios universitaires et communautaires dans la diffusion des musiques émergentes. "Et t’as même plus besoin d’un contrat de distribution; tu peux vendre tes trucs sur Internet!" Ainsi, autant des sites comme Bande à part, My Space ou les multiples stations de radio maison où-l’on-est-son-propre-directeur-des-programmes qu’offre Pandora s’avèrent incontournables pour les fervents de découvertes, autant nombre d’exposants présents au Salon feront valoir quelques-unes des possibilités infinies et abordables que peut offrir la Toile aux musiciens: democrazik.com (billetterie en ligne où les artistes touchent 80 % des ventes), bluetracks.ca (cyber-boutique CD et MP3 retournant 65 % des recettes aux créateurs) et dimensionbox.net (hébergement Web à coût modique) seront parmi la trentaine de kiosques accessibles gratuitement par tous à l’Impérial, le 4 février, de 10 h 30 à 18 h. Parmi les nombreux artistes participants, mentionnons aussi, outre Chiens et Goules, des prestations de (swedish) Death Polka, Ivy et Reggie, Caïman Fu, Slashing Temptation, Ryna Wolteger, Rhinocéros, et les foudroyants Rocketeers (horaire complet au www.smiquebec.com).
À l’occasion de cette rencontre devraient sans doute se poursuivre nombre de discussions inachevées ayant trait à l’avenir du disque, à la segmentation du marché radiophonique et à d’éventuels moyens d’assurer un minimum de revenus à tous ces protagonistes de l’essor musical sur le Net. Si certains mélomanes et musiciens en viennent à se fracasser la tête sur les murs devant une telle abondance de sons, tous s’estiment bénis de vivre une ère musicale aussi stimulante. La braise prend sans conteste. Ne reste plus qu’à souffler à pleins poumons.
Les 3 et 4 février
À l’Impérial de Québec
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