

Système paradoxal
Le journaliste et sociologue Alain Labrousse met son expertise et sa connaissance du terrain au service d’un ouvrage consacré à la culture du pavot en Afghanistan. L’opium, arme de guerre sans laquelle le pays sombrerait dans le marasme économique, est au cœur d’un véritable casse-tête pour les puissances occidentales.
Aurore Lehmann
Des bénéfices nets pour les trafiquants équivalents à 60 % du P.I.B. national et 10 % de la population bénéficiaire du trafic: si les chiffres sont alarmants, il n’en reste pas moins que la culture du pavot est loin d’être un phénomène nouveau en Afghanistan.
"C’est même très ancien. On attribue son apparition soit à Alexandre le Grand, soit à Gengis Khan, quand il a conquis le pays au 12e siècle. Le pavot est très largement banalisé depuis très longtemps, comme il l’est très souvent dans les sociétés musulmanes, où l’interdiction de substances qui modifient l’état de conscience vise dans les faits uniquement l’alcool. Ceci étant, cette longue tradition est restée relativement limitée pendant des siècles. Les Nations Unies estiment qu’à la veille de l’invasion soviétique en 1979, l’Afghanistan produisait de 50 à 100 tonnes d’opium annuellement. C’est la guerre qui est responsable de l’extension de cette culture. Les paysans, dont les récoltes étaient systématiquement détruites par l’aviation soviétique, se sont en partie réfugiés dans les zones montagneuses où les plantes à drogue étaient les seules à pousser. Les services secrets de l’armée pakistanaise s’en sont aussi servis pour financer les musulmans du Cachemire, en guerre contre l’Inde. Durant cette période, la production a pratiquement été multipliée par 10, et a encore augmenté à cause des guerres intestines auxquelles se sont livrés les seigneurs de guerre. Les talibans eux-mêmes se sont d’abord contentés de réprimer uniquement la consommation et ont touché des impôts sur la production. Si bien qu’en 1999, on a eu une récolte record de 4600 tonnes. Finalement, le mollah Omar a interdit toutes les cultures, parce qu’il était embarrassé face aux puissances occidentales, mais surtout parce qu’il pensait ainsi renforcer la candidature des talibans au siège de l’ONU au début 2001, stratégie qui n’a évidemment pas porté ses fruits."
La présence de l’opium et de ses dérivés sur le territoire anglais a pesé lourd dans l’argumentation de Tony Blair, lors de l’intervention américaine en Afghanistan. Pourtant, sa consommation est relative en Occident, et beaucoup plus préoccupante dans les pays frontaliers.
"Aux États-Unis et en Amérique du Nord, il n’arrive pratiquement pas d’héroïne afghane, et en Europe, si 80 % des drogues consommées viennent d’Afghanistan, cela ne veut pas dire que 80 % de la drogue afghane y est vendue. Depuis trois, quatre ans, on n’y a pas observé d’augmentation de consommation significative. La production se déverse dans les pays voisins, où la consommation est galopante, notamment au Pakistan et en Russie. Les Russes critiquent d’ailleurs de façon virulente l’inaction des Occidentaux, parce qu’ils sont touchés par le phénomène, avec deux millions d’héroïnomanes, ce qui cause, entre autres, une recrudescence du sida. Du point de vue des États-Unis, le problème est plutôt interne: ils commencent à craindre que la culture ne finance les talibans, une crainte en partie justifiée mais pas entièrement. Jusqu’ici, ce sont surtout leurs alliés qui participent au trafic. Il n’a pas été démontré que l’opium constituait une source de financement pour les groupes islamistes."
Les États-Unis, qui ont besoin du soutien de certains trafiquants pour contrer les talibans, vont-ils devoir durcir leur position, compte tenu de leur volonté de renforcer leur présence militaire, notamment face à l’Iran?
"Ils se sont un peu endurcis, mais ils n’ont rien tenté pour qu’un certain nombre de candidats liés au trafic soient disqualifiés lors des élections législatives de septembre, au contraire. Le changement de stratégie des Américains va surtout se manifester par l’envoi des soldats vers les fronts islamistes. Ça concerne les troupes de l’OTAN et de l’ISAF (International Security Assistance Force), et en particulier les Anglais et les Canadiens, puisque les Français ont refusé cette option et que les Hollandais sont jusqu’à présent réticents. Les Canadiens vont donc intervenir dans les provinces du Sud, dans les zones d’insurrection, et ce, malgré les doutes exprimés au sein même de l’armée canadienne sur cette nouvelle mission: l’ISAF, qui était une force de maintien de la paix, va devenir une force de première ligne, en affrontement direct avec les talibans et les trafiquants, ce qui implique des pertes. Toute cette opération dans le but de permettre aux Américains de renforcer leurs bases, qui sont des points d’ancrage pour intervenir éventuellement en Iran. La drogue ne représente qu’une toute petite pièce dans ce qui ressemble à une nouvelle version du "Grand Jeu" entre les États-Unis et la Russie, l’enjeu étant l’Iran et le pétrole d’Asie centrale, avec, au beau milieu, la population afghane."
Plus problématique encore, le paradoxe voulant que la production de drogue ait des effets bénéfiques sur la population, notamment sur les femmes!
"Les veuves, et elles sont très nombreuses (50 000 rien qu’à Kaboul), ont le droit de travailler dans les champs d’opium, ce qui leur donne un moyen de survie. Mais même dans les familles où les hommes travaillent, les femmes ont la possibilité de gérer une partie de l’argent qu’elles ont généré en travaillant à la culture de l’opium, ce qu’elles n’ont pas le droit de faire en temps normal. Les intérêts économiques ont donc fait passer au second plan les intérêts religieux, les paysans passant outre aux interdits de l’islam. Et ils en sont très conscients. D’ailleurs, le premier investissement que fait un trafiquant qui a gagné beaucoup d’argent, c’est un pèlerinage à La Mecque!"
Les propositions n’ont pas manqué pour enrayer le phénomène, mais sans grand succès. La dernière en date, reposant sur l’idée de légaliser la production pour l’industrie pharmaceutique, vous paraît viable?
"La proposition du Conseil de Senlis, qui a été reprise par le Parlement européen, ne tient pas la route, à mon avis. Elle s’appuie sur le fait que 6 % de la population mondiale consomme 80 % de la morphine pharmaceutique, et qu’il faudrait donc produire davantage pour que les pays pauvres consomment eux aussi. Mais si les pays pauvres ne consomment pas, c’est avant tout parce qu’ils n’ont pas les infrastructures médicales adéquates. Les Nations Unies poussent donc les pays producteurs, ce qui engendre une surproduction puisque la demande n’est pas suffisante. Pire encore: en Inde, on produit l’opium pharmaceutique, payé 10 $ le kilo aux paysans. En Afghanistan, il est payé 148 $! Je trouve très curieux que cette proposition ait été accueillie avec autant d’enthousiasme."