David Albahari : Belgrade, Alberta
Société

David Albahari : Belgrade, Alberta

David Albahari, figure de proue de la littérature serbo-croate, auteur d’une vingtaine de romans, de nouvelles et d’essais traduits en 25 langues, est un écrivain atypique. Exilé à Calgary, il continue à écrire en serbo-croate des livres qui ont un immense succès dans les nouveaux pays issus de l’implosion de la Yougoslavie.

Dans votre pays natal, l’ex-Yougoslavie, vous êtes considéré comme le plus important écrivain de langue serbo-croate. Pour les jeunes, vous êtes une sorte de modèle de modernité et une référence culturelle incontournable. Pourquoi vous êtes-vous exilé?

"Je me suis exilé de Yougoslavie en 1994 – depuis 2003, cette fédération démembrée porte le nom de Communauté d’États Serbie et Monténégro -, non sous la pression d’un gouvernement, mais sous celle de l’atmosphère ambiante, qui m’empêchait de respirer librement. J’ai toujours refusé de prêter ma plume aux ambitions macabres du maître déchu de Belgrade, Slobodan Milosevic. Je ne voulais pas devenir un serviteur de la haine. J’ai été un des 24 écrivains et intellectuels yougoslaves qui ont fondé, au début des années 90, le Forum démocratique, un mouvement d’action politique qui a, à moult reprises, dénoncé sans ambages les dérives totalitaires du régime de Milosevic. Grâce à une bourse du gouvernement canadien, j’ai obtenu un poste d’écrivain résident invité à l’Université de Calgary. Je pensais alors que ce ne serait qu’un séjour d’un an. Mais ça fait 12 ans que je vis en Alberta. Entre-temps, moi, ma femme et mes deux enfants sommes devenus citoyens canadiens. Je suis venu au Canada par hasard, et je suis resté par libre choix."

Le Canada vous a permis de renouer avec votre travail littéraire, délaissé pendant les années de guerre en ex-Yougoslavie.

"Au Canada, un écrivain, quelle que soit sa langue, trouve de l’aide et de l’encouragement. C’est très important. Je suis venu au Canada parce qu’en Yougoslavie, j’avais cessé de durer. Je n’étais qu’une suite de séquences discontinues, un perpétuel commencement qui n’avait jamais de fin. En débarquant à Calgary, j’ai pris conscience que je n’avais presque rien écrit pendant les années de guerre et de tourmente qui ont bouleversé la Yougoslavie. Je voulais échapper à la pression lancinante des vicissitudes quotidiennes pour redevenir ce que j’ai toujours voulu être, un écrivain à part entière. Le Canada, un pays hospitalier et pacifique qui a toujours été pour moi un grand modèle de tolérance, m’a donné l’occasion de réaliser ce rêve."

Vous êtes le traducteur en langue serbe des principales oeuvres de plusieurs géants de la littérature américaine et anglo-saxonne: Saul Bellow, Vladimir Nabokov, Isaac Bashevis Singer, V.S. Naipaul, John Updike, Thomas Pynchon… Pourquoi continuez-vous à écrire en serbe au Canada alors que vous avez une très bonne connaissance de la langue anglaise?

"Je parle couramment et j’écris assez bien l’anglais. J’ai traduit de l’anglais au serbe plusieurs oeuvres littéraires majeures. Pourtant, il y a quelque chose d’étrange et d’indescriptible qui m’empêche d’écrire dans la langue de Shakespeare. Quand je suis arrivé au Canada, j’ai essayé d’écrire un livre en anglais. Je me suis alors rendu compte qu’écrire en anglais avec un style littéraire serbe, ça ne marchait pas du tout! Un style littéraire est intimement lié à une langue. Pour écrire en anglais, il aurait fallu que je change radicalement mon style littéraire. Tout un contrat! J’ai décidé alors de continuer à écrire en serbe car j’avais déjà un lectorat important dans les nouveaux pays issus de la désintégration de la Yougoslavie.

Quand vous êtes immigrant et que vous devez parler tous les jours, dans votre travail, à l’université, dans vos loisirs… une langue qui n’est pas la vôtre, vous devenez plus soucieux, plus pointilleux et plus exigeant envers votre langue maternelle. Vous la considérez alors comme une denrée rare. Écrire en serbe au Canada m’oblige à travailler et à explorer plus profondément ma langue originelle. J’écris mes livres en serbe au Canada, je les publie en Serbie, puis les droits sont achetés à mon éditeur de Belgrade par des éditeurs étrangers, qui traduisent ensuite mes livres dans d’autres langues, dont l’anglais et le français. Un circuit littéraire peu conventionnel!"

Serbe, Bosniaque [il est né au Kosovo en 1948], juif sépharade, Canadien d’adoption… Vous êtes une mosaïque d’identités.

"Je me définis comme un écrivain juif serbe canadien. Cette triple identité n’est pas une tare mais, au contraire, un grand atout. L’exil que je vis n’est pas identitaire, mais linguistique. La plupart de mes livres, surtout mes romans, relatent des histoires juives, certaines autobiographiques, ayant comme trame des expériences de vie serbes et canadiennes. C’est un melting-pot identitaire et littéraire assez particulier. La question identitaire m’a toujours taraudé, aussi bien lorsque je vivais en Yougoslavie qu’aujourd’hui au Canada. Au départ, un certain ici nous est donné. Un ici que nous ressentons comme nôtre. Quand nous sommes amenés à le quitter, nous perdons une partie de notre identité. Par contre, lorsque je retourne à Zemun, la ville où j’habitais, devenue aujourd’hui une banlieue de Belgrade, il suffit que j’arpente les couloirs étroits de mon appartement, que je n’ai jamais vendu ni loué, ou que je caresse le dos des livres de ma bibliothèque pour m’apercevoir que je n’ai jamais vraiment quitté mon terroir natal. Vos racines identitaires vous collent à la peau comme une sangsue jusqu’à votre mort!"

Vos expériences de vie au Canada influencent-elles votre travail de création littéraire?

"Absolument. Mon regard et mes réflexions sur la "canadianité" ont nourri les trames des livres que j’ai écrits au Canada, L’Appât, L’Homme de neige et Globe-trotter. Dans mon dernier roman traduit en français, Globe-trotter, c’est la première fois que dans un de mes livres, le narrateur du récit est un Canadien de souche. L’histoire se déroule à Banff, au coeur des Rocheuses. Un lieu somptueux que j’affectionne particulièrement. Un peintre canadien (le narrateur), un écrivain juif serbe de passage dans la ville et un petit homme acariâtre, né au Canada mais de parents croates, dont le grand-père est un globe-trotter croate ayant résidé à Banff dans les années 20, dissertent, parfois toutes griffes dehors, sur l’art de créer, sur l’Histoire et sur les conflits meurtriers qui ont embrasé les Balkans au début des années 90. Alors que l’écrivain serbe a fui sa patrie, le petit-fils s’est laissé prendre dans les rets du nationalisme croate au début de la guerre en ex-Yougoslavie et est retourné dans le pays de ses ancêtres pour combattre auprès des nationalistes de Belgrade. Dans leurs relations, souvent acrimonieuses, s’impriment, à distance, les lignes de fracture de pays disparus. L’Histoire tumultueuse des Balkans les rattrapera à une vitesse effarante."

Les guerres et leurs atrocités sont toujours omniprésentes dans vos livres. Les démons du passé continuent-ils à vous hanter?

"Nous pensions tous, ou du moins moi, que l’Histoire était finie, qu’il n’y avait plus d’Histoire. La formule éclatante du philosophe américain Francis Fukuyama a fini par nous subjuguer. Cela paraît ridicule aujourd’hui. Pour beaucoup d’entre nous, quand la guerre a éclaté en ex-Yougoslavie, le monde s’est effondré et cassé en plusieurs morceaux. Je n’écrivais pas sur l’Histoire avant de m’établir au Canada. Il me fallait de la distance pour écrire sur ce qui se passait dans mon pays lacéré. Des questions sans réponses m’ont poussé à écrire des romans sur mon pays natal et la guerre fratricide qui l’a ravagé. Des livres où je me demande ce que signifient la guerre et la haine, l’idée de frontière et de territoire, l’appartenance à une terre, et le fait de ne plus en avoir une, d’être né dans un pays disparu des cartes… Pour moi, ce travail littéraire n’est pas un devoir impératif de mémoire, mais plutôt une manière désespérée d’essayer de préserver quelques pans de mon identité étiolée."

Les nationalismes vous horripilent?

"En tant que juif et Serbe, je me méfie beaucoup des nationalismes, y compris des nationalismes qui se targuent d’être tolérants, inclusifs et cosmopolites. Même les mouvements indépendantistes prônant un projet sociopolitique démocratique dérapent parfois. C’est ce qu’a fait, en 1995, un ancien premier ministre indépendantiste du Québec, très démocrate, lorsque son camp a perdu le référendum sur la souveraineté du Québec. Il s’est empressé de blâmer qui? Les minorités ethniques. Nous devons être très vigilants. L’explosion nationaliste qui embrase aujourd’hui l’Europe, assortie de passions religieuses et d’une recrudescence alarmante de l’antisémitisme, risque de devenir la version européenne d’un intégrisme partout en pleine expansion. Le nationalisme a deux faces: une positive et une hideuse. C’est tout à fait compréhensible et légitime que les Canadiens soient si réfractaires au projet sécessionniste des indépendantistes québécois. Nommez-moi un peuple qui veut qu’on démembre son pays?"

Globe-trotter
De David Albahari
Éditions Gallimard, collection "Du monde entier", 2006, 224 p.