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Société

Antoine Sfeir : Les cowboys à la place du calife

Au Moyen-Orient, Américains et Iraniens ne se font pas la guerre, au contraire, ils coopèrent étroitement, surtout en Irak. C’est ce qu’affirme un grand spécialiste du monde arabe et des questions moyen-orientales, le politologue Antoine Sfeir, dans un livre d’entretiens très éclairant, qui déboulonne plusieurs mythes tenaces ayant trait aux rapports entre les États-Unis et le monde arabo-musulman.

Selon vous, les États-Unis et l’Iran ne se livrent pas une guerre sans merci au Moyen-Orient, mais, au contraire, coopèrent concrètement sur le terrain. Une affirmation plutôt surprenante!

"L’Iran n’est pas l’ennemi naturel des États-Unis. C’est une puissance régionale, qui a bâti une véritable géopolitique, et ses intérêts ne s’opposent pas toujours à ceux des Américains. Les ponts n’ont jamais été coupés entre l’administration américaine et les Iraniens. Il faut tout simplement analyser les intérêts stratégiques des deux pays. Quel est l’intérêt des États-Unis stratégiquement? C’est de sauvegarder et sécuriser l’acheminement du pétrole à travers le Golfe persique. Or, qui est le meilleur gendarme du Golfe persique? Ce sont les Iraniens, ils l’ont prouvé d’ailleurs. Lorsque, en 1971, à la veille de l’indépendance des Émirats Arabes Unis (EAU), les Iraniens ont occupé militairement trois îles du détroit d’Ormuz, Abou Moussa et les deux îles Tomb, annexées en 1992, aucun pays n’a réagi, encore moins les Américains, pour la simple raison que le contrôle de ces enclaves stratégiques par Téhéran a permis de parachever la sécurisation de l’acheminement pétrolier vers les pays occidentaux."

Américains et Iraniens coopèrent aujourd’hui en Irak, affirmez-vous. À quel niveau?

"En Irak, l’Iran et les États-Unis ont coopéré pour tenter de sécuriser tout le pays chiite, et coopèrent encore régulièrement. L’intérêt stratégique des États-Unis est de stabiliser la situation en Irak, c’est aussi l’intérêt des Iraniens, qui ont obtenu des acquis dans ce pays et cherchent à stabiliser également la situation pour renforcer le pouvoir de la majorité chiite. La stabilisation d’un califat chiite, aujourd’hui parachevé grâce aux États-Unis, à travers Téhéran, Bagdad, le régime de Damas et le Hezbollah libanais, permet de contrebalancer le pouvoir sunnite de la Jordanie, de l’Égypte et de l’Arabie Saoudite. Aujourd’hui, les États-Unis peuvent mieux parler, et d’une manière plus efficace, avec ces trois pays sunnites. Ce califat chiite, le premier depuis le Xe siècle, est un grand cauchemar pour les régimes arabes modérés."

Si cette coopération entre Washington et Téhéran existe réellement, l’épineux contentieux nucléaire iranien ne devrait-il pas être résolu incessamment?

"Souvenez-vous de ce proverbe persan: "Il ne peut pas pleuvoir s’il n’y a pas des nuages". Maintenant, il faut absolument que les nuages s’amoncellent et déclenchent peut-être une pluie, c’est-à-dire une frappe militaire. En tout cas, cette crise finira par être résolue par le biais de négociations diplomatiques. Mahmoud Ahmadinejad est un accident dans l’histoire iranienne. Il n’est pas le seul détenteur du pouvoir à Téhéran. Aujourd’hui, l’homme fort de l’Iran, le seul qui ose tenir tête à Ahmadinejad, c’est Ari Laridjani, fils d’un grand Ayatollah chiite, qui occupe la fonction clé de secrétaire général exécutif du Conseil national de sécurité. C’est lui le grand patron du programme nucléaire iranien. Ahmadinejad partira en 2009. Laissons le soin aux mollahs de l’étouffer, comme ils ont étouffé tous les présidents iraniens laïcs qui l’ont précédé."

D’après vous, le principal but de l’occupation américaine de l’Irak est la balkanisation du Moyen-Orient.

"La sécurité en Irak n’est pas le but essentiel des Américains. Ils n’ont pas renversé le régime tyrannique de Saddam Hussein pour le pétrole, pour lutter contre le terrorisme ou pour instaurer une démocratie à Bagdad, mais pour parachever cette ligne de containment de la Chine de demain, et faire du Moyen-Orient les nouveaux millets de l’Empire ottoman, ces nations communautaires, ethniques ou religieuses, où les chiites voteront pour des chiites, les sunnites pour des sunnites, les chrétiens pour les chrétiens, les druzes pour les druzes, et où, par voie de conséquence, l’État hébreu redeviendra seulement hébreu. Les Américains sont en train de réaliser leur principal dessein: l’éclatement du Proche-Orient. Ils ne s’en iront pas avant. Selon moi, c’est une catastrophe! Je n’ai pas du tout envie de me retrouver dans une région balkanisée en communautés ethniques ou religieuses, ni de revenir à ma citoyenneté communautaire de chrétien maronite catholico-romain!"

Selon vous, la "Feuille de route", proposée pour résoudre le sempiternel conflit israélo-palestinien, visait surtout à calmer la colère des Arabes au début de la guerre en Irak, en 2003. Est-ce ce qui explique son cuisant échec?

"La "Feuille de route" est un document sérieusement élaboré par quatre parrains du processus de paix israélo-palestinien, les États-Unis, l’Union Européenne, les Nations Unies et la Russie. Mais, le principal maître d’oeuvre de ce plan de paix est les États-Unis. Or, pour le moment, les Américains n’en veulent pas de cette "Feuille de route". Nous sommes dans la cour stratégique américaine, où personne n’a le droit de jouer. Si les Américains ne veulent pas faire avancer les choses, elles n’avanceront pas."

Les Américains et le monde arabo-musulman sont-il en plein dans un "choc des civilisations" ou une guerre de religions?

"Non, parce qu’un "choc des civilisations" supposerait à la fois qu’il y ait une civilisation islamique, ou arabe, unique et monolithique, et qu’il en soit de même du côté américain. Or, aussi bien du côté arabe que du côté américain, cela est impossible. En revanche, il y a, sans aucun doute, un choc culturel intra-musulman, entre les islamistes extrémistes et la grande majorité des musulmans, qui veulent vivre leur quotidien en toute quiétude, et un choc culturel intra-occidental, entre une approche anglo-saxonne, notamment vis-à-vis de la démocratie et du suffrage universel, confrontée à une approche européenne, la Vieille Europe, qui considère que le suffrage universel est l’aboutissement d’un long processus initiatique que serait la démocratie. Il n’y a pas non plus entre les États-Unis et le monde arabo-musulman un conflit d’ordre religieux, dans la mesure où, paradoxalement, les desseins des extrémistes religieux néochrétiens américains rejoignent parfaitement ceux des extrémistes musulmans, alors que la grande majorité des Américains et des Arabes veulent renvoyer la religion dans la sphère privée et en débarrasser l’espace public."

Américains et Arabes: L’affrontement
Entretiens d’Antoine Sfeir et Nicole Bacharan
Éditions du Seuil, 2006, 247 p.

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