Alain Finkielkraut : Lire engagé
Société

Alain Finkielkraut : Lire engagé

Que peut la littérature aujourd’hui? Alain Finkielkraut essaie de répondre à cette question capitale dans un livre d’entretiens passionnant avec des écrivains, des intellectuels et des spécialistes chevronnés du monde des lettres.

Vous rappelez dans l’introduction de votre livre que Sartre était arrivé à la conclusion que la littérature est impuissante face au désarroi et aux malheurs qui affligent le monde. Vous, de même que la majorité de vos interlocuteurs dans cet essai, ne partagez pas ce point de vue défaitiste puisque, au contraire, vous êtes convaincus que les romanciers et les poètes peuvent encore avoir une influence concrète sur nos vies?

"Je ne vois là nulle contradiction. Avec Sartre, c’est une certaine idée de l’engagement qui meurt. À son époque, l’engagement, c’était la littérature mise au service d’une idéologie et d’un mouvement historique, à l’écart duquel les écrivains ne supportaient pas de vivre. Sartre avait cru lester la littérature, la ramener du ciel des idées pures ou des existences anhistoriques sur la terre des batailles et du cambouis, en l’engageant résolument aux côtés de ceux dont la souffrance et la mort procèdent non de l’absurdité de la condition humaine mais de l’injustice de leur condition sociale. L’engagement sous cette forme a vécu. Aujourd’hui, les écrivains ne sont plus des fous de l’Histoire. Il reste que la littérature, dans la mesure où elle est une entreprise d’élucidation de l’existence, exerce un effet, une influence sur les lecteurs. L’action de la littérature sur les hommes, tel est le pari initial. Mais cette action est difficile à mesurer car elle n’est pas quantifiable, ne relève donc pas de la statistique. Comme le dit le philosophe Georges Steiner: "Lire, c’est être lu parce qu’on lit." Lire, c’est répondre au texte, c’est s’engager dans une relation de réciprocité comptable avec le texte lu. De cette opération, résulte toujours quelque chose. Une véritable expérience esthétique, ce n’est pas simplement la jouissance d’un moment, c’est le fait d’être changé par l’oeuvre que l’on est amené à lire."

La littérature peut-elle nous arracher aux vicissitudes de ce qu’on appelle le monde moderne?

"Il ne revient pas à la littérature de critiquer massivement le monde moderne. Celle-ci essaie simplement de nous arracher à l’esprit de simplification, à l’oeuvre aujourd’hui avec une force considérable dans ce qu’on appelle la culture de masse. Il y a en effet un contentieux entre la culture et la culture de masse. Si on ne fait pas le détour par les oeuvres d’art et de pensée, on risque d’être désarmé devant cet esprit de la réduction qui prédomine partout."

La littérature est-elle menacée aujourd’hui par le monde de l’audiovisuel et du high-tech?

"Oui, la littérature est menacée parce que la lecture est en voie sinon de disparition, du moins de marginalisation. Dans le passé, la lecture était une activité centrale pour l’humanisme. Désormais, pour le post-humanisme post-moderne, la lecture n’est plus qu’une pratique culturelle parmi d’autres. En effet, plus les gens sont connectés, branchés, plus il y a d’ordinateurs, de iPod, d’écrits sur nos écrans virtuels, moins il y a de lecteurs pour les livres."

Pour l’écrivain Maurice Dantec, ce n’est pas l’audiovisuel qui est en train de détruire la littérature, mais les écrivains qui, selon lui, "prostituent la littérature sous le règne du "Moi" et du "Je" narcissique" (entrevue de Maurice Dantec dans l’édition de Voir du 16 novembre 2006). Partagez-vous son point de vue?

"Il est vrai qu’il y a aujourd’hui dans la littérature française une certaine tendance à ce qu’on appelle l’autofiction, à l’exhibitionnisme. C’est évidemment une régression par rapport à l’ambition littéraire, telle que l’a par exemple définie l’écrivain autrichien Hermann Broch, pour qui la littérature doit se concevoir comme connaissance. Faire d’une oeuvre simplement un lieu d’expression, c’est, à mon avis, renoncer à la grande ambition qui est présente chez les meilleurs romanciers: élucider, divulguer, découvrir des territoires inconnus de l’existence humaine."

Dans son essai L’Art du roman, l’écrivain tchèque Milan Kundera rappelle que l’esprit du roman, c’est l’esprit de la complexité. L’esprit romanesque pourra-t-il survivre dans nos sociétés post-modernes, où les normes sont l’instantané, la simplification, les analyses réductrices?

"Milan Kundera a raison, le roman est attaché à l’ambiguïté. Aujourd’hui, nous n’avons pas le choix entre la littérature et la non-littérature, mais entre la bonne et la mauvaise littérature. Ceux qui ne lisent pas sont quelquefois, à leur insu, la proie de certains schémas littéraires. Ils vivent dans le mélodrame, ils s’enchantent de situations binaires. Ce qui les excite, c’est l’opposition tranchée du bien et du mal. Or, l’une des conquêtes, préalable même au roman, de la littérature, c’est le tragique, la découverte que deux positions peuvent en quelque sorte avoir raison en même temps. Cette découverte, qui date d’Antigone, le roman l’a en quelque sorte prolongée. C’est celui-là, l’enjeu de la survie de la littérature. Si celle-ci s’éclipse, ce sera au bénéfice de la mauvaise littérature."

Selon vous, l’égalitarisme démocratique menace aujourd’hui la culture et la littérature. Pourquoi?

"La culture, qui est le lieu d’une inégalité très dure, est en quelque sorte une oasis ou une enclave aristocratique dans la démocratie. Toutes les oeuvres ne se valent pas, tous les auteurs ne se valent pas, la hiérarchie prévaut. Si cette réalité irrécusable est aussi remise en cause, si l’on fait prévaloir les droits de l’homme à l’intérieur du monde de la culture, alors celui-ci ne peut plus respirer. Aujourd’hui, on milite, avec raison certes, contre la discrimination, mais en oubliant qu’il peut y avoir des discriminations utiles, qu’il faut juger, c’est-à-dire classer, hiérarchiser. La culture ne peut vivre que grâce à ce processus de hiérarchisation."

Ce que peut la littérature
sous la direction d’Alain Finkielkraut
Éditions Stock et du Panama, 2006, 298 p.