Noah Richler : Quelques arpents de neige
Société

Noah Richler : Quelques arpents de neige

Noah Richler était récemment de passage à Montréal pour faire la promo de Mon pays, c’est un roman, la version française de son "atlas littéraire du Canada". Une entreprise qui suscite des réactions dans tous les camps, il va sans dire. Entretien.

"J’ai toujours voulu faire ce voyage littéraire", nous dit Noah Richler, cet enfant de Montréal ayant vécu longtemps à Londres – il a été producteur de nombreux documentaires à la BBC avant de revenir vivre à Toronto où, entre autres, il a dirigé la section livres du National Post.

Pendant trois ans, ce fou de littérature a donc sillonné le pays, s’entretenant avec des figures de proue de la littérature canadienne comme avec des auteurs en devenir, guidé par cette idée que les fictions de nos écrivains, une fois que l’on a mis en relief certaines de leurs composantes, peuvent donner l’une des plus pertinentes photographies qui soient de l’identité canadienne. "J’avais en tête de rendre un hommage à nos écrivains, précise Richler, mais aussi d’employer leurs textes pour dessiner une carte de notre espace commun, le tout dans un esprit d’ouverture, qui allait donner un peu au lecteur l’impression de voyager à mes côtés."

Sur ce plan, mission accomplie. On s’engage dans Mon pays, c’est un roman comme sur un chemin pancanadien qui nous mènerait tantôt chez Douglas Coupland, le temps d’une discussion sur le Canada de la classe moyenne et ses aspirations, tantôt dans le Grand Nord, chez John MacDonald, fin connaisseur des légendes inuites, tantôt encore chez Antonine Maillet, dont le regard pétillant voit si clair dans l’histoire blessée d’Acadie. "Un lieu, écrit Richler, n’est qu’un paysage jusqu’au jour où des récits lui donnent vie et lui confèrent son identité – ou, pour reprendre une expression dans le vent, sa psychogéographie."

Pour bien "lire" cette psychogéographie, cependant, il faut creuser un peu. "L’un des paradoxes avec lesquels j’ai dû composer en écrivant ce livre, c’est qu’il n’y a pas un écrivain qui se dise: "Tiens, je vais écrire un roman qui définit mon pays." Les auteurs travaillent de manière instinctive, et le rapport avec le territoire, la plupart du temps, n’est pas prémédité. J’ai d’ailleurs dû régler quelque chose avec moi-même en amorçant ce travail: je devais m’accorder le droit de placer dans une espèce d’arc narratif des livres qui n’étaient pas destinés à ça."

Le résultat, s’il fait grincer des dents à quelques-uns de ce côté-ci de la Gatineau, se lit d’ailleurs comme un roman, distinguant trois âges dans l’essor de la littérature canadienne: l’ère de l’invention, l’ère de la cartographie et l’ère du débat.

UNE SOCIÉTÉ DISTINCTE

Lors de son enquête en sol québécois, qui ne représente forcément qu’une fraction du livre mais à travers laquelle on sent un réel attachement à la production littéraire d’ici, Noah Richler a discuté entre autres avec Élise Turcotte, Nadine Bismuth, Guillaume Vigneault et… Victor-Lévy Beaulieu. Avec ce dernier, comme on le sait, l’échange a tourné au vinaigre (VLB, outré de se voir accoler l’étiquette de romancier idéologue, l’a traité en ondes de "fils de bâtard"). "L’une des choses qui me plaisent dans un tel exercice, poursuit Richler, c’est que ça nous donne l’occasion de discuter, de débattre. La querelle avec VLB n’est d’ailleurs pas la meilleure illustration de ça. Depuis plusieurs années, par exemple, j’ai une chicane – amicale, celle-là! – avec Louis Hamelin, un écrivain que j’estime beaucoup. Nous nous posons entre autres la question suivante: est-ce qu’une nation doit être définie d’abord par sa langue? Lui dit oui, tout à fait; moi je dis oui, mais pas entièrement… Il y a quelque chose qui se joue aussi dans la manière d’habiter et de rêver le territoire."

On pourra répliquer qu’une bonne part de ce qui est dit sur le rapport des écrivains aux grands espaces pourrait tout aussi bien englober les littératures russes ou scandinaves, comme on pourra reprocher à ce cartographe de l’imaginaire son incapacité à faire une véritable place aux textes nationalistes, mais il importe ici de rappeler le titre de l’ouvrage en anglais, dont on aurait pu souhaiter un meilleur équivalent français: This Is My Country, What’s Yours? "J’accepte évidemment l’idée que quelqu’un n’ait pas la même idée du pays que moi, dira le fils de Mordecai Richler. Je propose une lecture, parmi d’autres."

C’est de bonne guerre. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a là matière à bien des "amicales chicanes"…

Mon pays, c’est un roman
de Noah Richler
Traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné
Éd. du Boréal, 2008, 512 p.