Condition inhumaine : De l'effroi technologique
Société

Condition inhumaine : De l’effroi technologique

Les nouvelles technologies et l’être humain ne sont pas antinomiques. Il est temps de modifier la vision que nous avons de nous-mêmes et de tabler sur une nouvelle "condition inhumaine", propose l’universitaire québécois Ollivier Dyens dans un brillant essai. Bienvenue au pays des cyborgs!

Voir: Qu’est ce que la "condition inhumaine"?

Ollivier Dyens: "Les technologies contemporaines remettent en question non seulement la perception que nous avons du monde, mais bien aussi les universaux qui nous ont aidés, à travers les millénaires, à rendre ce monde cohérent et à rationaliser notre présence en celui-ci. Ce n’est pas l’omniprésence des technologies qui nous angoisse, mais bien les lectures du monde qu’elles nous forcent à accepter, qui remettent en question la forme, la structure, l’essence même du vivant et de l’humain. Comment peut-on parler d’hommes et de femmes alors que la technologie nous dépeint l’individu comme une forme éphémère de strates instables, mouvantes et contaminées? La réalité technologique nous fait découvrir un univers non pas insensé, mais dont le sens ne correspond pas à notre perception biologique. La réalité technologique nous montre que l’univers est parfaitement étranger à la perception que nous en avons, que l’information que nous saisissons du monde qui nous entoure par l’entremise de notre biologie est au mieux partielle, au pire un simulacre. De cette incompatibilité naissent un malaise, une angoisse profonde: ce que nous ressentons, voyons, touchons, aimons n’est, semble-t-il, qu’une construction. C’est ce malaise que je nomme la "condition inhumaine"."

C’est l’antithèse de la "condition humaine" telle qu’André Malraux la concevait?

"Oui. La "condition humaine" de Malraux est une idée humaniste qui considère que l’être humain est le point de référence de ce qui l’entoure. C’est une conception de l’homme et de l’humanité qui semble décalée par rapport à ce que nous vivons aujourd’hui profondément. La "condition inhumaine" ne dit pas que la conception de l’homme forgée par Malraux est fausse, mais qu’elle est peut-être en décalage avec ce que les avancées de la science nous ont démontré ces dernières décades. Je ne dis pas que nous devons nous débarrasser de la vision humaniste du monde telle que Malraux l’a conçue, mais je crois que nous devons la repenser radicalement puisque celle-ci est basée sur l’idée qu’on peut définir un être humain, un homme, une femme, qu’on sait ce qu’est un être intelligent et conscient qui a une responsabilité dans l’univers dans lequel il vit. Mais, aujourd’hui, on a de la difficulté à définir cette entité. Il faut repenser toute la question de l’éthique, de la morale, de la responsabilité puisque l’entité elle-même, le point de départ, est difficilement définissable."

Vous récusez la conception, selon vous "caricaturale", associant la machine et les nouvelles technologies à des outils "effroyables et destructeurs".

"Je pense qu’on a encore une perception très caricaturale et éculée de la machine. Trotte toujours dans notre tête l’image de Charlie Chaplin dans les engrenages du film Les Temps modernes. Cette image de la machine a été reprise un peu plus tard, à la fin du 20e siècle, dans tous les films futuristes, comme Terminator. La machine est le robot qui cherche à nous détruire. C’est la vision qu’on a de cette espèce d’entité d’acier, de métal. Mais si on gratte un peu, une machine peut être définie d’une façon beaucoup plus large. Une machine peut être aussi des extensions souvent cognitives, qui permettent justement à la cognition de se développer, de se multiplier, de dialoguer avec les autres citoyens d’un monde en constante mutation. On s’apercevra alors que les machines sont imbriquées dans notre vie, qu’elles sont enchevêtrées dans notre façon de vivre et que l’être humain occidental, homme ou femme, du début du 21e siècle ne peut plus vivre sans cet apparat culture-technologie qui l’entoure."

D’après vous, la relation nouvelle de l’être humain à la technologie n’est pas aliénante mais, au contraire, enrichissante, notamment en ce qui a trait aux relations interpersonnelles.

"Les technologies et les machines transforment notre façon de percevoir le monde, de travailler, d’être en relation avec les autres, mais ne font pas de nous des êtres plus mauvais ni meilleurs. Elles transforment tout simplement les relations entre les êtres humains. Il y a certaines choses qu’on gagne et d’autres qu’on perd. Au début des années 90, quand Internet a explosé, des gens disaient que le contact virtuel par courriel ou par chat était un contact négatif qui aliénait les êtres humains. Aujourd’hui, on sait que ce contact virtuel peut être très bon, mais aussi très mauvais. Nous pouvons établir des liens extraordinaires à travers les contacts virtuels, mais on peut aussi s’y perdre, bien que ce n’est pas tout le monde qui s’y perd. Je pense que la plupart des êtres humains sont capables de gérer cette nouvelle donne que sont les relations virtuelles et de continuer à avoir des relations sociales physiques, à moins évidemment qu’il s’agisse de cas pathologiques."

Aujourd’hui, la peur lancinante du nucléaire n’est-elle pas en train d’exacerber l’effroi technologique?

"Je crois que ce qui nous fait peur dans le nucléaire, c’est ce qui nous fait peur aussi dans le cas du génie génétique: c’est qu’on touche au microcosme. Et on a l’impression que le microcosme, c’est quelque chose qu’on ne devrait pas toucher parce que celui-ci recèle quelque chose de "sacré". Donc, c’est très dangereux d’aller jouer dans le "jardin" du microcosme. Il y a cette peur de toucher l’essence du "vivant". Et, comme on a peu confiance en les habilités de l’homme à gérer convenablement ces nouvelles technologies avec éthique et morale, on a l’impression qu’il va y avoir des abus. Cette peur, qui n’est pas que fantasmatique, est légitime. Effectivement, quand on touche au microcosme, on peut toucher à des choses assez fondamentales du "vivant"."

D’après vous, la peur du tout technologique n’est pas justifiée. Vous semblez avoir grandement confiance en les machines et en l’homme?

"J’ai l’impression qu’aujourd’hui l’humanité ressemble à un équilibriste sur un fil tendu au-dessus de deux falaises. D’un côté, il y a la falaise qui promet le cauchemar; de l’autre côté, il y a la falaise qui promet le bonheur. L’utopie et la dystopie. On essaye de rester en équilibre sur ce fil. Je crois que l’être humain va prévaloir, c’est-à-dire qu’on va toujours être dans cet équilibre tendu et instable entre le meilleur et le pire. Je ne suis pas pessimiste parce que j’ai tendance à croire que l’être humain trouve toujours des solutions, adapte les choses à ses besoins et arrive à intégrer ces choses-là dans le monde qui l’entoure. Ce qui m’inquiète le plus aujourd’hui, c’est le schisme que je vois se développer entre une vision scientifique du monde et une vision religieuse fondamentaliste du monde. Cette réalité, de plus en plus ostensible, m’inquiète plus que les mutations technologiques qui sont en train de s’opérer.

La condition inhumaine. Essai sur l’effroi technologique
d’Ollivier Dyens
Éd. Flammarion, 2008, 276 p.


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