Libre-échange : José Bové: «Le Canada sert de poisson-pilote pour les États-Unis»
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Libre-échange : José Bové: «Le Canada sert de poisson-pilote pour les États-Unis»

L’ex militant altermondialiste français et actuel député européen était de passage à Montréal pour dénoncer les conséquences de l’accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne (l’Accord économique et commercial global, AECG, CETA en anglais), dont la ratification doit commencer fin octobre… 

VOIR: Vous avez été bloqué aux douanes canadiennes et menacé d’expulsion, pour finalement obtenir un permis de séjour le lendemain, après de nombreuses tractations qui ont fait du bruit dans les médias… Quelle arrivée tonitruante!

José Bové: Je ne m’attendais pas à être bloqué. D’abord ça m’a mis en colère, puis ça m’a fait rigoler… Ils se sont mis eux-mêmes dans le bazar! Ils ont été obligés de faire marche arrière et cette histoire a eu l’effet inverse de celui escompté: ça a fait un gros coup de pub contre le CETA. Est-ce que c’est de l’amateurisme? Je fais quand même partie des 751 députés qui vont voter ce traité, donc m’empêcher de rentrer au Canada fait un peu désordre par rapport à la démocratie… Bref, il n’y avait aucune bonne solution pour eux à partir du moment où ils m’ont bloqué à la douane.

Mais toute cette histoire est invraisemblable; je suis déjà venu plusieurs fois au Canada depuis «les crimes» qu’on me reproche, comme on les appelle (le démontage d’un McDo en construction et le fauchage d’OGM lors d’événements militants, ndlr). Mais certaines personnes n’ont pas très envie que je parle du CETA… Surtout que le premier ministre français arrive aujourd’hui pour vendre ce traité.

Pourquoi votre visite à Montréal?

Il n’y a pas eu de grand débat au Canada sur ce traité. Les associations ont fait ce qu’elles pouvaient, mais ce n’est jamais sorti comme un débat central sur l’avenir. Alors que s’il passe, c’est un traité qui va à mon avis bouleverser la vie quotidienne des gens et la démocratie. On a le document dans toutes les langues européennes, et il fait 1 500 pages; si on ne donne pas aux gens les moyens de comprendre ce qu’il y a là-dedans, ils seront perdus.

Il y a eu beaucoup de manifestations en Europe contre cet accord, des centaines de milliers de personnes dans les rues… Ça tangue dans pas mal de pays, le débat prend de l’importance. Notamment en Allemagne et en France, où il y a des élections à venir l’année prochaine; si le premier ministre français est au Canada cette semaine, ce n’est pas pour rien. Mais moi je suis venu mettre le bazar dans sa visite: bien sûr, il était prévu qu’ils parlent du CETA entre politiciens, mais pas que les citoyens se réapproprient le débat. Hier, plusieurs partis politiques ont dû prendre position de manière claire sur le traité, et c’est une bonne chose.

Il n’y a pas eu de grand débat au Canada sur ce traité. Les associations ont fait ce qu’elles pouvaient, mais ce n’est jamais sorti comme un débat central sur l’avenir.

Ça se mobilise donc beaucoup en Europe…

Oui, il y a un débat important autour du libre-échange, mais plus focalisé sur le TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) avec les États-Unis. Mais ce traité est le petit frère, ou la grande sœur, du CETA. Donc oui, l’image du Canada est différente des États-Unis, la petite feuille d’érable, etc., c’est sympathique, mais les Européens vont finir par comprendre que ces traités sont pareils: c’est la même logique, avec des tribunaux arbitraux.

C’est-à-dire?

Certains parlements en Europe sont réticents face à cet accord à cause des possibilités juridiques pour les multinationales d’attaquer les états. Le fait qu’on puisse modifier les lois internes des pays ou de l’Union européenne à partir des volontés des multinationales, si ça va contre leurs intérêts, c’est quand même fou…

Ces accords ont pour but normalement de «faire baisser les barrières douanières». En réalité, ces barrières sont déjà relativement faibles sur la quasi-totalité des produits concernés, sauf sur les produits agricoles, qui sont protégés. Mais c’est logique! Le producteur n’est pas une machine à laver ou une bicyclette, et c’est normal qu’un pays décide de protéger des secteurs sensibles.

La réalité, c’est que les entreprises veulent pouvoir à travers ces accords  jouer sur les normes et les législations trop serrées. Bien sûr, faut pas parler des produits chimiques, des OGM ou des perturbateurs endocriniens, mais on met plutôt en avant les normes automobiles, les ceintures de sécurité, etc.

Et comment ça se passe pour les produits de l’agro-alimentaire?

Dans le CETA, il y a une liste de 140 indications géographiques européennes qui seront protégées ou partiellement protégées quand les produits rentreront au Canada. Mais il y a en Europe 1 400 indications géographiques… Ces indications, c’est une sorte de propriété collective intellectuelle, qui appartient à tous les producteurs et qui protège les consommateurs. Au passage, il n’y a aucun produit canadien sur la liste des indications qui seraient protégées en Europe…

Comment ont été choisies ces indications géographiques protégées?

Pas une ligne ne l’explique dans le traité. On m’a dit que c’était ceux qui étaient vendus au Canada… J’ai regardé la liste d’un importateur de fromages de Montréal, et dans sa liste j’ai déjà trouvé des dizaines de fromages non protégés, qui pourront être imités sans problème au Canada. On m’a répondu comme argument que ces fromages pourraient être protégés ultérieurement; mais un article du traité stipule que seuls les produits qui n’ont pas encore d’indication géographique existante pourront être rajoutés à la liste par la suite. On a donc une discrimination interne au niveau européen, car toutes les indications ne sont pas protégées de la même manière.

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C’est ça l’absurdité: pour augmenter le commerce on va créer des accords qui vont détruire des emplois paysan. Paysans qui quant à eux contribuent à faire vivre des zones rurales et y augmenter les services et les aménagements… Intellectuellement, c’est fou.

Vous avez dit que les producteurs laitiers canadiens seraient notamment très impactés par le CETA. Dans quelle mesure?

Il est stipulé dans l’accord que L’Europe pourra exporter 19 000 tonnes de fromage supplémentaires via ses entreprises exportatrices – liées aux grands groupes laitiers européens. Ce fromage va rentrer en concurrence avec le fromage canadien. Concrètement, ces marchés seront perdus pour les producteurs de lait canadiens, qui ont actuellement un système de régulation de l’offre et de la demande qui permet tant bien que mal de préserver les prix et les exploitations agricoles. Si demain le CETA est mis en œuvre, il va y avoir une obligation de baisser la production pour ne pas que le marché canadien s’écroule. Et c’est encore les producteurs, certainement les plus petits et les moyens, qui paieront les pots cassés.

De l’autre côté, on va avoir des importations massives sur les marchés européens de viande de bœuf et de porc à bas prix, venus d’élevages industriels, et qui vont venir en concurrence avec les producteurs de viande à l’herbe des zones montagnardes d’Europe. Alors qu’on est déjà dans une crise agricole en Europe sur des questions de prix et de volumes… Si on rajoute l’accord de libre-échange avec le Canada, celui avec les États-Unis et celui avec le Mercosur, au niveau de la viande on peut perdre de 30 à 40% des producteurs européens.

C’est ça l’absurdité: pour augmenter le commerce on va créer des accords qui vont détruire des emplois paysan. Paysans qui quant à eux contribuent à faire vivre des zones rurales et y augmenter les services et les aménagements… Intellectuellement, c’est fou.

Faudrait-il alors créer des appellations pour les produits agro-alimentaires canadiens, en prenant exemple sur l’Europe?

Moi je suis pour que les gens revendiquent leur territoire et que la question des appellations devienne aussi un débat canadien, que l’on puisse déposer selon les règles définies des appellations internes au Canada et ensuite reconnues au niveau international.

Les premières appellations d’origine datent de 1925. C’était le champagne chez les vins et le roquefort chez les fromages, appellations votées au parlement français. C’est une invention française de protection, tripartite: l’appellation nécessite un territoire défini précisément, un mode de fabrication spécifique, et éventuellement une race d’animal ou une variété de plante. Cela garantit au consommateur un produit spécifique et sans imitation. Au départ c’était uniquement français, puis c’est devenu européen dans les années 1990. Ça a renforcé le pouvoir du producteur dans l’ensemble du cahier des charges, lui donnant un rôle aussi important que le transformateur, et la garantie pour le consommateur est aussi renforcée. Et ça, pour les multinationales, c’est insupportable…

Au Canada comme aux États-Unis, ce sont les marques, déposées par les entreprises, qui dominent. Le groupe français Lactalis vient par exemple de déposer la marque «Feta Président» aux États-Unis – ce qui est absurde, car feta est une appellation d’origine grecque. Il y a déjà beaucoup de produits imités ici, comme le comté, auquel on appose un nom de région locale.

L’ambassadeur des États-Unis à l’Union européenne m’a dit: «Chez nous les gens ne connaissent rien à rien, donc on ne les trompe pas: ils ne savent même pas où se trouve Roquefort…» Mais l’alimentation, c’est aussi une pédagogie!

Est-ce que l’appellation a vraiment un impact sur le consommateur?

L’ambassadeur des États-Unis à l’Union européenne m’a dit: «Chez nous les gens ne connaissent rien à rien, donc on ne les trompe pas: ils ne savent même pas où se trouve Roquefort…» Mais l’alimentation, c’est aussi une pédagogie! Le monde est divers et diversifié, à nous de le dire aux consommateurs, de les éduquer. L’alimentation n’est pas un produit comme un autre. On ne bouffe pas, on mange! Et au lieu de copier, on peut aussi inventer des produits locaux et leur donner un nom… On sera très contents, en Europe, de manger du fromage de chèvre typique du Québec par exemple, protégé par une appellation! Et il ne viendra pas en concurrence avec le Rocamadour ou autres, car ils ne se ressembleront pas.

Vous avez parlé de ce traité notamment comme d’une «attaque identitaire»…

Oui, car ça nie les cultures. C’est du nivellement: ce sont les supermarchés et les grands industriels qui décident. C’est la dictature de Walmart et Lactalis! Le risque, c’est qu’une appellation devienne un nom générique. Il faut redonner sa dignité au paysan, et que le consommateur ne soit pas juste quelqu’un qui pousse son caddie, mais quelqu’un qui ait le choix. Il faut réapprendre au consommateur qu’un paysan n’est pas un industriel.

Qui est à l’initiative de ces traités de libre-échange selon vous?

Pour le TTIP, c’est l’Union européenne qui a poussé. Mais le CETA est soutenu par les deux parties. Les discussions ont commencé sous Barroso (président de la Commission européenne de 2004 à 2014), un des plus gros lobbyistes du libre-échange, dont les liens avec les multinationales ont désormais été démasqués avec l’affaire Goldman Sachs (Barroso travaille aujourd’hui pour la banque d’affaires, ndlr). Plusieurs de ses commissaires étaient aussi liés aux multinationales. Et c’est ce milieu-là qui a fait pression pour lancer les accords de libre-échange…

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C’est du nivellement: ce sont les supermarchés et les grands industriels qui décident. C’est la dictature de Walmart et Lactalis! Le risque, c’est qu’une appellation devienne un nom générique. Il faut redonner sa dignité au paysan, et que le consommateur ne soit pas juste quelqu’un qui pousse son caddie, mais quelqu’un qui ait le choix. Il faut réapprendre au consommateur qu’un paysan n’est pas un industriel.

Quel serait l’impact de l’issue des négociations du CETA sur le TTIP?

Le Canada, avec cet accord, sert de poisson-pilote pour les États-Unis. Car pour l’instant, les négociations sur le TTIP n’avancent pas. Et il y a un point notamment sur lequel je donne raison aux Américains. Les entreprises européennes s’intéressent à cet accord notamment pour un aspect en particulier: les services. Bancaires, postaux, de restauration, scolaires… Les grosses entreprises veulent entrer sur territoire américain où elles sont pour le moment bloquées, car les marchés locaux sont protégés dans les appels d’offres au niveau de chaque état et collectivité, via des règles internes. Et ça, pas un gouvernement fédéral ne pourra le changer, pas plus Clinton que Trump ne pourra y arriver… Les gens y tiennent, et c’est une façon aussi de maintenir les emplois.

En attendant, la ratification du CETA commence donc le 27 octobre…

Oui. La Commission européenne et le Canada aimeraient peut-être même mettre en place une application provisoire du traité avant la ratification des états, ce qui est une façon d’inciter les parlements nationaux à signer, en leur disant: «Regardez, c’est déjà en œuvre et ça ne change pas grand-chose…»

Je suis en train d’organiser avec les producteurs un recours particulier. Et on pourra peut-être s’éviter d’aller au tribunal, car j’ai demandé au Parlement de se saisir de cette question et de la poser au préalable. Ça retarderait le processus, mais parfois il faut mieux ça que de se retrouver condamné après.

En tant qu’Européens, on va attaquer en Europe. Mais il pourrait y avoir des consommateurs canadiens qui se retournent aussi contre l’Union européenne en disant: «Vous avez bradé vos appellations, vous nous avez trahis, on est trompés en tant que consommateurs»! Là y’aurait un truc à faire…

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