BloguesAngle mort

La pourriture humaine

On n’est jamais autant troublé par le crime que lorsqu’il touche des gens de son entourage.

Voici une lettre écrite par ma mère, qui habite Vancouver, et qui relate la récente mésaventure de Marjorie, une vieille dame  à qui ma mère donne des cours d’initiation à Internet. C'est vraiment un bel exemple à quel point les fraudeurs peuvent être des pourritures.

“Allô, grand-maman? C’est ton petit-fils préféré qui parle…”

Elle l’ignorait, mais c’était le début d’une fraude qui allait lui coûter plus de 10 000$.

Âgée de 86 ans, avec 5 petits-fils et son ouïe moins fine qu’autrefois, elle croyait que c’était Wesley qui parlait. Apparemment, il avait été impliqué dans un accident d’auto à Toronto et était détenu en prison. Il avait besoin de 5000$ pour payer sa caution et ne voulait pas que ses parents soient mis au courant de sa mésaventure.

“Alors, s.v.p, grand-maman, pourrais-tu m’avancer l’argent? Je vais te rembourser très bientôt…”
L’affaire, c’est que Marjorie n’a pas d’argent.

Enfin, actuellement, elle a 4000$ dans son compte bancaire. Ce sont des sous qu’elle a accumulés pour payer ses funérailles. C’est tout.

Au téléphone, le cher petit-fils lui a par contre demandé si elle possédait une carte de crédit. “Bien sûr, a répondu Marjorie, mais ma limite ne dépasse certainement pas 2000$.”

“Peux-tu téléphoner à Visa pour connaître ta limite de crédit, s.v.p?” Elle l’a fait. Et, surprise, Marjorie a découvert qu’elle possédait une limite de 22000$.

Comment est-ce possible?
Ce cher Wesley lui a donc téléphoné à nouveau quelques heures plus tard et semblait ravi. Il lui a expliqué comment retirer 5000$ en argent liquide, pour l’envoyer à son avocat à Toronto.

Et la voilà partie, avec sa marchette, transportant sur elle 5000$ en coupures de 100$. Elle a tout envoyé à “l’avocat”.

Mais ce n’était pas tout. Le lendemain, ce cher petit-fils rappelait sa grand-mère, racontant qu’il s’était trompé dans ses calculs. Il était sensé donner 5000$ pour la caution, et un autre 5000$ pour l’avocat. “S.v.p., grand-maman! Je vais être à Vancouver dans quelques jours et j’ai une limite de crédit de 15 000$. Je vais te rembourser immédiatement.

Alors, Marjorie est repartie avec sa marchette.

Le lendemain, elle recevait un autre appel. Une femme au bout du fil exigeait d'elle encore plus d’argent, car Wesley était toujours en prison. Comment était-ce possible? C’est alors que Marjorie a décidé que c’en était assez. Elle téléphoné au père de son petit-fils qui lui a dit que Wesley n’est jamais allé à Toronto.

Cette fraude est connue aux États-Unis sous le noms de “Grandson Scam” ou “Grandparents Scam”.

Marjorie s’est rendue à sa succursale de la banque RBC Banque Royale pour voir si quelque chose pouvait être fait, car les intérêts sur 10 000$ courent. Vite.

“Désolé, lui a-t-on répondu. On ne peut pas vous aider. Peut-être pourriez-vous seulement payer l’intérêt chaque mois?”

Aujourd’hui, Marjorie songe à déclarer faillite. Elle a vécu un stress immense pendant cette période. Elle pense qu’elle commence à souffrir de démence. Elle se sent comme une vieille femme un peu folle. “Comment ai-je pu être à ce point stupide?” se répète-t-elle.

Et pourtant, Marjorie est une si bonne personne. Si active. Elle a été membre d’un groupe pacifique depuis les 50 dernières années, elle fait partie d’un club de lecture, elle est active politiquement, elle nage trois fois par semaine et apprend à se servir d’un ordinateur! Elle est brillante, oui.

Elle a été manipulée à cause de son grand coeur.

*

Ma question est la suivante: les banques ont-elles une forme de responsabilité morale dans cette histoire? Quand une grand-mère en marchette se rend dans une succursale pour retirer 5000$ d’un coup, est-ce que ces gens que nous payons avec nos intérêts ne devraient pas, dans ces cas très particuliers, s’informer de la raison du retrait? Des dizaines et des dizaines de personnes âgées ont été fraudées, exactement de la même manière, au Canada et aux États-Unis.

Est-ce que les banques, qui sont au courant que ce genre de fraudes circule, ne devraient-elles pas AIDER leurs clients à ne pas se faire fourrer de la sorte?

Je reçois, deux ou trois fois par semaine, un courriel signé par ma banque, me demandant de vérifier mon numéro de compte bancaire. Moi, jeune lettré en matière d’Internet, je sais qu’il s’agit d’une fraude. J’efface le message. Mais qu’en est-il de ces personnes qui n’ont pas les connaissances pour découvrir, dans le script HTML du courriel, que l’URL qui semble pointer vers le site de ma banque nous dirige en fait vers un mystérieux serveur absolument pas digne de confiance?

Trop de gens comme Marjorie se font avoir.

Les banques ont un travail à faire pour protéger leur clientèle. Elles ne peuvent pas seulement, comme l’a fait RBC Banque Royale, demander à Mémé de payer ses intérêts jusqu’à ce qu’elle crève.