Ce n’est pas sur la lune que je veux vous emmener avec ce titre. Au contraire, j’en descends.
En tant que journaliste pour le blog culturel 4MTL, j’ai assisté, la semaine dernière, au happening Domaine public organisé dans le cadre du Festival TransAmériques.
Le principe : les spectateurs sont les acteurs, armés d’une simple paire d’écouteurs d’où sort une voix qui pose à la fois des questions et ordonne des actions en conséquence. En résulte un mouvement irrégulier de participants, levant les bras au ciel s’ils ont déjà volé dans une épicerie, se cachant les yeux s’ils se souviennent de leur chambre d’enfant, mettant les mains derrière la tête s’ils ont déjà suivi un étranger dans la rue.
Sous une pluie maussade d’été, équipée d’un large poncho transparent, je me suis livrée à ce jeu exhibitionniste parmi un tas de visages inconnus. Une question, entre autres, m’a interpellée : «Si vous faites partie d’une minorité, dirigez-vous vers le centre». Avant de penser à ma réponse, j’ai regardé autour de moi : la grande majorité des spectateurs (et nous étions au moins une centaine) s’était déplacée. «Si vous êtes artiste, pointez le doigt au ciel», avait dit la voix un peu plus tôt. Nous étions tous artistes.
Roger Bernat, créateur du spectacle originaire de Barcelone, dit avoir noté les mêmes réponses partout où le spectacle a été joué. «Nous ne sommes pas uniques», a-t-il donc voulu insinuer dans son happening à ciel ouvert.
À Shanghai, les gratte-ciels et les marées humaines nous le font bien sentir. Le choc culturel y est grand pour les occidentaux qui redoutent de se fondre dans la masse. Mais en partageant cette même peur, en essayant de s’affirmer par des vêtements différents, d’épaisses lunettes noires, des cheveux de toutes les couleurs, n’est-ce pas aussi se fondre dans la masse de ceux qui pointent tous le ciel du doigt, se proclamant artistes, minoritaires, éternels incompris?
Je pousserais même l’idée plus loin : si les artistes veulent se faire reconnaître dans leurs créations, ne doivent-ils pas également miser sur ce qu’ils ont en commun avec les autres?
«Je ne sais pas ce que les gens s’imaginent sur la vie des auteurs», m’expliquait Robert Lalonde. «Ça n’a rien de glamour, c’est du travail, voilà tout». C’est peut-être cela, finalement, qui différencie artistes et imposteurs : la conscience qu’ont les premiers de leur inclusion dans la masse.