Mastodon : Ballade désertique, thérapeutique et bénéfique (Entretien avec Bill Kelliher, guitariste)
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Mastodon : Ballade désertique, thérapeutique et bénéfique (Entretien avec Bill Kelliher, guitariste)

Emperor of Sand, le dernier album de Mastodon, a été l’un des albums les plus marquants pour les métalloïdes, lors de l’année 2017. Une bonne poigne sur le métal, le progressif et le rock est entendue tout au long de l’expérience auditive. Mais derrière cette série de chansons se cache une toute autre réalité. Effectivement, tous les membres de Mastodon ont vécu d’énormes pertes et ont dû surmonter des épreuves plutôt éprouvantes, durant les dernières années. J’ai pris le temps de discuter du processus de création cathartique avec Bill Kelliher, guitariste de Mastodon, lors de la dernière visite du groupe en octobre.

Tu es en ville depuis hier?

Oui, je voulais amener mes fils à la pêche. J’avais trouvé une embarcation, pour aller pêcher sur le St-Laurent mais le temps était trop vilain, les vagues trop hautes. Nous n’avons pas pu y aller.

C’est une bonne chose en fin de compte. Tu n’aurais pas pu manger les poissons capturés.

Comment ça?

(Intervention de Donald de Warner) Tu te souviens de l’épisode des Simpson, avec le poisson à trois yeux?

Oui. C’est ce que l’on retrouve dans le St-Laurent? Hahhha!

(Donald de Warner) Quasiment! C’est tellement pollué, tu ne peux pas manger ça. Le St-Laurent reçoit les égouts de la ville et les déchets, c’est dégueulasse!

Hahhhah! Non, nous voulions plutôt faire de la pêche sportive. Tu pêches et tu remets à l’eau. Ça aurait été plaisant. Eh! Tu as même amené ta fille pour l’entrevue?

Oui, elle a congé aujourd’hui.

Chanceuse et toi aussi! C’est votre Action de Grâce, c’est ça?

Oui, en plein ça! Pour cette tournée, est-ce possible de dire que vous faites la promotion de deux albums?

C’est ce que l’on pourrait dire, effectivement. Mais c’est surtout la tournée pour Emperor of Sand. Pour ce qui est de Cold Dark Place, c’est un mini-album, il accompagne l’album dans un sens. Pas besoin de le promouvoir étant donné que notre album Emperor of Sand est paru en 2017, lui aussi. C’est plutôt un bel adon d’avoir Cold Dark Place qui sort au même  moment où nous sommes sur les routes. De plus, nous n’avons pas eu le temps de répéter les chansons qui s’y retrouvent.

En ce qui concerne l’album Emperor of Sand, on peut dire que c’est un processus, comment dirais-je, cathartique. Tous les membres du groupe ont été touchés, de près ou de loin, par la maladie, le cancer et la mort. Le processus artistique se voulait particulier pour cet album. Est-ce que c’était une façon de canaliser toute la peine, l’énergie négative, la saupoudrer de musique et ainsi, d’en retirer une expérience musicale qui se voulait, bienfaitrice?

Tu as bien analysé le tout, c’est une bonne façon de décortiquer l’album. De nombreuses personnes m’ont parlé de l’effet cathartique de cet album, face au décès de ma mère. C’est particulier car si je réponds oui, cela veut dire que j’utilise l’album pour confirmer que je me sens mieux, mais le cheminement du deuil est beaucoup plus complexe que ça. Je peux dire que je suis mieux, que je me sens mieux mais j’ai encore de la peine. En un peu plus d’un an et quelques mois, j’ai vécu énormément de pertes dans mon entourage. Est-ce thérapeutique? Oui, aucun doute. Je peux même te dire qu’il y a du matériel sur cet album que je considère comme étant ce que j’ai composé de meilleur. Et c’est en relation directe avec ce que j’ai vécu. Je vivais énormément de pression, de stress. Nous en avons tous. Je ne veux pas prendre tout le crédit pour l’album, ce serait ridicule mais je peux dire que cet album est vraiment le fruit de nos efforts. Si je parle de ma contribution, j’ai commencé à écrire lorsque j’ai appris que ma mère était malade. Elle avait un cancer du cerveau, elle était en phase terminale. Je me suis dit : « Oh shit… » J’aurais pu juste arrêter, ne rien écrire. Le fait d’écrire était une distraction pour moi, ça m’aidait vraiment à passer au travers de la maladie de ma mère. Je me suis dit que j’allais tout mettre mes efforts dans la construction de l’album, comme je le fais d’habitude. Mais pour cet album, j’avais emmagasiné beaucoup de riffs et de mélodies mais au-dessus de tout ça, la créativité ne cessait de sortir. Tout ça a été… Tu sais, nos fans ont un véritable attachement face à notre musique, ils sont très émotifs. Que ce soit face à la mort ou la tristesse, nos fans sont liés de façon très personnelle avec notre musique. Je me suis dit qu’ils méritaient un album de la même trempe que Crack the Skye, car c’est un album qui a touché énormément de gens. Quand nous écrivions Crack the Skye, j’avais la chair de poule par moment. C’était très profond, réel, émotionnel et intense. Nous savions qu’il allait toucher un bon nombre de personnes et nous avons décidé que nous allions travailler avec Brendan O’Brien. On se disait que c’était complètement démentiel. Nous étions tous préparés. Généralement, nous écrivons chacun de notre côté. On se réunit et on lance des idées. J’avais une chanson à proposer, même chose pour Brent et nous pouvions travailler là-dessus. Avec The Hunter, ce n’était pas pareil. Ce n’est pas que The Hunter était un mauvais disque mais il allait un peu dans toutes sortes de directions. Pour Crack the Skye, il y avait une ligne plus directrice. Même chose pour Emperor of Sand. Pour cet album, j’ai construit mon propre studio. J’y allais à chaque jour. Brann venait me rejoindre, on échangeait des idées. On partageait des riffs, des mélodies… tout en parlant de nos mères. Nos deux mères étaient malades. Très malades. En prenant des pauses, on sirotait un café. On se demandait : « Et toi, comment va ta mère aujourd’hui? La mienne? Elle ne va pas très bien. » Je faisais beaucoup d’allers-retours pour aller la visiter. Juste pour être avec elle et pour éventuellement, la placer dans un hôpital. Je m’installais près de son lit, je jouais de la guitare. J’enregistrais le tout sur mon ordinateur. J’arrangeais les idées, pour que tout soit bien en place. C’est l’une des raisons pourquoi cet album est aussi personnel pour moi. Et je sens que nos fans, le savent. Ils peuvent même ressentir un effet thérapeutique en l’écoutant. J’ai tellement reçu de message de la part de gens qui me racontent des trucs. Un gars me parlait que l’album est sorti le même  jour où son père a reçu son diagnostic face au cancer. Comment l’écoute de l’album l’aide à passer au travers. Ce sont des coïncidences étranges. Les gens se sentent interpelés par l’album car ils savent ce qui nous est arrivé, et ils vivent la même chose. Nous utilisons tous les arts et la musique pour des raisons différentes. Je crois que notre boulot, sur Terre, est d’utiliser la musique pour qu’elle soit utilisée à bon escient, pour créer du bonheur. De prendre tout ce qui nous chagrine, le transformer en quelque chose d’artistique pour créer un effet pulvérisateur face à notre peine, pour que finalement, nous puissions créer quelque chose qui s’avère bon. Jusqu’à maintenant, nous sommes passés maîtres dans ce domaine. Brann est notre magicien de l’image et il est un expert en ce qui concerne les mélodies vocales, les paroles et les concepts. Je suis vraiment très fier de l’album. C’est bien de penser que nous sommes encore ensemble, 17 ans plus tard. Et de faire encore des entrevues! Ça prouve qu’il y a encore des gens qui s’intéressent à nous.

Emperor of Sand est un album concept. On suit le cheminement d’un homme qui doit errer dans le désert. C’est ce qu’il doit faire. C’est pour faire un parallèle avec ce qui se passe lorsque l’on souffre d’un cancer.

C’est bien ça.

Chaque chanson raconte une portion de l’histoire. Le tout commence avec Sultan’s Curse. Cette chanson met en place le style conventionnel du groupe, on reconnait la signature typique de Mastodon. Par la suite, c’est Show Yourself, une chanson plus joyeuse et même, plus accessible que tout le reste. Est-ce que cette chanson a été mise en deuxième position, sur le disque, car elle représente quelque chose de très spécifique dans l’histoire et dans le concept?

Oui. C’est comme si le personnage se retrouvait devant une oasis, dans ce désert. Si tu veux faire une analogie, tu comprends que la chanson est plus entrainante et vivifiante, comme ce que tu dois ressentir lorsque tu trouves une oasis dans le désert. Tu crois alors que les choses iront pour le mieux, que le tout prendra une tournure plus facile, positive car tu te retrouves dans un endroit rafraichissant. C’est ce qui arrive avec le cancer : un jour tu te sens en pleine forme et le lendemain, c’est le retour de la douleur. Et c’est ce qui est arrivé. Nous avions cette chanson plus joyeuse, plus entrainante. Le reste des chansons, nous sommes dans une certaine complexité. Tandis que Show Yourself, elle est beaucoup plus accrocheuse et accessible. Étant donné qu’elle est plus apte à te faire bouger, nous avons cru bon de la mettre beaucoup plus vers le début de l’album. Au début de la quête, justement. Quand vient le temps de choisir l’ordre des chansons, il y a énormément de discussions face à la disposition des chansons. On tente de les placer. « Celle-ci devrait aller ici et celle-ci, là! Non, ici! » Et on recommence jusqu’à ce que l’on trouve un terrain d’entente.

Parlant de chansons, sur le mini-album, Cold Dark Place, il y a la chanson Toe to Toes. Cette chanson devait se retrouver sur Emperor of Sand. Je me demandais la chose suivante : si Toe to Toes s’était retrouvée sur l’album, à quel endroit elle se serait retrouvée?

Je ne le sais pas vraiment… je crois que c’était ici. (NDLR : il pointe sur ma copie vinyle d’Emperor of Sand)

Donc, entre Eons et Words to the Wise? (NDLR : Notez que sur la version vinyle, Roots Remain se nomme Eons)

Oui, quelque part vers la fin du côté A du disque. Cette chanson possède aussi un côté plus accessible et joyeux. C’est une chanson très différente pour Mastodon.

En entrevue, Brent Hinds avait laissé sous-entendre que cet album, Emperor of Sand, devait être un album-double. Cet album est simple. Donc, est-ce qu’il y a d’autres chansons comme Toe to Toes qui ont été laissées de côté et qui sortiront peut-être en 2018. À moins qu’un nouvel album soit déjà prêt à sortir pour 2018?

Non. Je crois que Brent croyait que nous devions sortir Cold Dark Place en même temps qu’Emperor of Sand. Mais ce n’est pas comme ça que nous avons procédé.

C’était peut-être votre idée de sortir l’album avec le mini-album en même temps? Ce sont probablement les gens de Warner qui ont bloqué le projet?

Non. Quand nous avons monté l’album, nous n’étions pas prêts à sortir un double. Quand tu sens que tu as plus que 50 minutes de musique sur album, c’est suffisant. Que ce soit ton groupe favori, ou peu importe, un album qui dure plus de 50 minutes, c’est trop. Prendre le temps d’écouter un album complet maintenant, c’est un acte particulier. Les gens ont autre chose à faire. Je dois faire le souper, je n’ai plus le temps d’écouter ce disque! Tu sais ce que je veux dire? Un album-double, je vois ça d’un autre angle aussi, de l’interne. Je ne veux pas gaspiller de bonnes chansons. Pourquoi en ajouter? Pour qu’elles se diluent avec le reste? Je préfère les garder et les proposer pour le prochain album. Peut-être les sortir dans la même année, mais pas en tant qu’un double. Ce format est parfait. Et que penses-tu de Cold Dark Place?

Pour être franc, c’est probablement l’une des premières fois que je suis capable d’écouter un mini-album plus de trois fois de suite. Ça coule bien! Comme le St-Laurent!

Et c’est plein de déchets!

Hahhahha! (Rires collectifs!)

Un truc particulier et qui plaira aux fans de la série. Comment vous êtes-vous retrouvés dans Game of Thrones?

Nous avons joué au Knebworth Castle, en Angleterre. Après le concert, il y avait une rencontre avec les invités. Au travers les discussions, nous avons entendu parler anglais mais avec un fort accent américain. Quand tu es en Angleterre et que tu entends un gros accent de ton coin de pays, tu vas voir qui discute. C’était Daniel Weiss, le scénariste de Game of Thrones. Il a jasé avec Brent. Il lui a demandé ce qu’il faisait ici, en Angleterre. Weiss lui a répondu qu’il travaillait pour la chaine HBO. Il savait qu’il venait de donner quelques détails croustillants mais il n’était pas là à se péter les bretelles avec ça. Il racontait qu’il était en Angleterre pour finir de tourner cette série du nom de Game of Thrones. Brent lui a confirmé que nous aimions tous cette série et Weiss a raconté qu’il aimait bien Mastodon. Le gars était bien humble avec ça. Aucunement la tête enflée!  Je crois que quelques acteurs étaient présents aussi, comme celui qui joue Sam. Il y était avec sa copine. Ils voulaient prendre une photo avec Brent. De fil en aiguille, Brent a fini par dire à Daniel Weiss que nous devrions être des figurants pour Game of Thrones. Quelques mois après, l’équipe nous a écrit pour nous dire qu’ils avaient une opportunité pour nous. Nous devions nous rendre un Irlande pour le début d’une tournée en Europe. Nous sommes arrivés une journée plus tôt, question de pouvoir participer au tournage. Daniel était à notre concert à Belfast. Il portait même notre t-shirt avec le White Walker dessus. C’est donc en discutant avec Daniel Weiss, en échangeant nos courriels et en communiquant que nous avons fini par nous retrouver sur le show, lors de la saison 5!

C’est vrai, vous aviez déjà enregistré une chanson du nom de White Walker pour le mixtape de Game of Thrones.

Nous avons participé à deux reprises à Game of Thrones. La dernière fois, c’était pour la finale de la saison 7. Et j’avais dit à Daniel : « Tu sais que techniquement, nous ne sommes pas morts dans la série. Nous aimerions rejouer! » C’est pour ça que nous nous sommes retrouvés à jouer à deux reprises. Il y a pensé pendant quelques minutes et il a trouvé. Il a été capable de nous remettre à quelque part. Je lui ai dit : « Appelle-nous, nous y serons! » Lorsqu’il nous a appelés, c’était pendant notre Action de Grâce, fin novembre. Nous revenions de tournée, nous étions tous claqués et personne ne voulait repartir comme, le lendemain matin. Nous avons dit à Daniel que c’était impossible, que nous voulions rester en famille et que ce n’était pas le bon moment. Heureusement, ils ont changé la date du tournage. C’était au début de décembre, une semaine plus tard et là, c’était possible. Nous y sommes allés.

C’était froid?

Oui mais cette fois-ci, le tournage était à l’intérieur. Ce qui était déplaisant, c’était qu’en tant que fan de la série, je me retrouvais en zone de spoiler. Mais un spoiler extrême car ils tournaient le dernier épisode de la saison 7! Sur le plateau, les directives du réalisateur étaient simples : « Vous allez tous regarder ici car c’est à ce moment que vous allez voir le Roi de la Nuit, assis sur son dragon de glace, en train de détruire le mur! » Je me suis dit : « Ah non! » Mais que pouvais-je faire? C’était une belle expérience!

Et ma dernière question. Que s’est-il passé avec les guitares Gibson? C’était probablement un rêve, en tant que guitariste, de te retrouver commandité par Gibson et là, bang! Le rêve vient d’éclater!

Au début, tout allait bien. La relation était solide. Ensuite, ils ont commencé à laisser aller certaines choses, à licencier du monde ici et là et à manquer de sérieux face à leurs artistes. J’ai fait tout ce qu’ils m’ont demandé de faire. Je crois que j’étais un bon porte-parole. J’ai toujours joué sur des Gibson, je le fais encore sur mes vieilles. Mais en tant que compagnie, ils en ont perdu et ce, solidement. Personne ne se parle, la communication est exécrable. Les gens qui sont encore à l’emploi de la compagnie sont laissés à eux-mêmes et personne ne bouge car tout le monde a peur de perdre son boulot. Et ils se font congédier car tous les gens que je connaissais qui travaillaient chez Gibson n’y sont plus. Ils ont fait la même chose avec moi. Ils m’ont tout simplement dit qu’ils n’allaient pas renouveler mon contrat, malgré le fait que j’ai participé à tous les séminaires, expositions et colloques demandés. J’ai demandé pourquoi? Je n’ai jamais eu une réponse claire. Sais-tu quoi? Toutes les guitares que j’ai conçues pour Gibson, elles ont été vendues. Toutes. Aucun retour! Elles ont toutes trouvées preneurs! Vous ne voulez pas renouveler mon contrat? Êtes-vous en affaires pour faire de l’argent? Je ne comprenais pas car mes guitares se vendaient! Ce n’était pas très…

Professionnel! Et moi, je serai très professionnel en te remerciant de ton temps! Merci Bill!

Merci Yanick! Comme d’habitude, c’était un réel plaisir!

www.mastodonrocks.com

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Photos: Mihaela Petrescu