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Angle mort

Comment survivre aux médias?

Stéphane Dion à Tout le monde en parle le 28 septembre dernier. Médiatiquement parlant, il remonte la pente. Harper craint trop les pelures de banane. Dion remonte la pente. Duceppe est sur le pilote automatique. Et Layton doit être plus qu'un "bon Jack".

Voilà en gros l'analyse de la "performance médiatique" des chefs en campagne que fait l'expert en relations publiques Bernard Motulsky. Titulaire de la Chaire de relations publiques et de communication marketing à l'UQÀM, il a coécrit, avec le chroniqueur économique René Vézina, le guide Comment parler aux médias. Un livre conçu pour ceux "qui se feront, un jour, questionner au téléphone ou flanquer un micro sous le nez."

C'est un peu beaucoup énormément le cas des chefs politiques. Pour survivre, ces gens-là doivent exciter quotidiennement la bête médiatique sans se faire bouffer tout rond, tout en embrassant des bébés. Périlleux exercice. Comment s'en sortent-ils?

Commençons par le meilleur: Gilles Duceppe, chef du Bloc québécois.

Même au milieu d'une meute de journalistes affamés, il sait livrer la marchandise: une clip télévisable, une langue populaire et une petite blague de temps à autre. "Gilles Duceppe a eu tellement de difficultés au début de sa carrière politique que cela a été pour lui une excellente école", observe M. Motulsky. Pour le plaisir, rappelons d'ailleurs à la mémoire l'épisode dit "du bonnet". "La meilleure chose qui peut arriver à un politicien, poursuit l'expert, c'est de manger des claques pour comprendre."

Dans ce cas, tout n'est pas perdu pour Stéphane Dion, le chef du Parti libéral du Canada. Des claques, il en mange treize à la douzaine. Combien de fois s'est-on moqué de son style ampoulé, professoral, nerd, de son anglais approximatif? Or, on dirait bien qu'il commence à saisir les règles du jeu. Au Débat des chefs en français, il a été solide, plus clair que d'habitude et presque mordant. Médiatiquement parlant, Stéphane Dion remonte la pente. Malheureusement, ce sera peut-être trop peu, trop tard. "L'enjeu, dans son cas, dit Bernard Motulsky, c'est de remonter suffisamment la pente… peut-être pas pour devenir premier ministre, mais pour rester en selle."

Du côté des conservateurs, M. Motulsky reproche à Stephen Harper son manque de transparence. "On a l'impression que beaucoup de décisions [de ce gouvernement] ne sont pas expliquées, dit-il. Les coupures en culture, par exemple. On a du mal à comprendre pourquoi ils ont pris cette décision. Ce n'est pas en ne parlant pas qu'on va les comprendre!"

Dans La Presse de dimanche dernier, le chroniqueur Alain Dubuc soutenait d'ailleurs que les conservateurs auraient certainement évité la crise du financement des arts en expliquant clairement pourquoi ils supprimaient ces programmes et par quoi ils comptaient les remplacer.

La politique du silence de Harper semble être une tactique pour éviter les pelures de banane. Pas sûr que c'est l'idée du siècle.

"Lorsque les journalistes sont incapables de faire leur travail qui consiste à poser des questions afin d'obtenir des réponses, explique l'auteur de Comment parler aux médias, c'est l'opposition qui prend la relève." C'est peut-être la raison pour laquelle on entend beaucoup parler du mouvement "anti-Harper" depuis le début de cette campagne.

Le chef du NPD Jack Layton joue aussi à un jeu dangereux. Il souffre du tic de la "compassion automatique". "Quand un citoyen lui pose une question, dit Bernard Motulsky, Layton répond toujours: "Oui, je vous comprends, et si nous sommes élus, je vais vous le donner"."

Selon l'expert, il y a dans cette attitude de "bon Jack" une forme de manque de respect de l'intelligence des électeurs. Personne n'est dupe. Tout le monde sait fort bien qu'un gouvernement ne peut pas donner à chacun ce qu'il veut, tout le temps.

Un mot enfin sur la chef du Parti vert, Elizabeth May. Sa plus grande victoire dans cette campagne électorale aura été de gagner une place aux débats des chefs. Pour la notoriété, se faire entendre par plus de 1,6 million de téléspectateurs au Québec n'a pas de prix. "Au lieu de passer son temps à attaquer Harper, ajoute toutefois Bernard Motulsky, elle aurait pu profiter de cette tribune pour exprimer clairement les idées de son parti." Une occasion ratée. Et j'ajouterais qu'une bonne révision des participes passés en vue d'un prochain débat en français, aux prochaines élections, aiderait certainement à ce qu'on les comprenne, ces idées…

Comment parler aux médias

de Bernard Motulsky et René Vézina

Éd. Transcontinental, 2008, 136 p.