Angle mort

Plus on est de fous

Quand mon père est né, en 1953, il y avait presque trois milliards d'humains sur Terre. Quand sa première petite-fille naîtra en octobre 2009, nous serons 6,7 milliards d'individus. Et quand le père de la première petite-fille de mon père, c'est-à-dire moi-même, prendra sa retraite en 2042, nous serons presque 9 milliards sur cette planète.

C'est fou. Entre la naissance de mon père et l'année où je prendrai ma retraite, la population mondiale aura triplé. Trois fois plus de bouches à nourrir, trois fois plus de gens à loger, trois fois plus de buveurs d'eau, trois fois plus de tout.

Et une seule planète qui n'a rien de plus à offrir que ce qu'elle contient déjà.

La semaine dernière, on se réjouissait de la publication d'une étude de l'Institut de la statistique du Québec qui concluait que la population québécoise n'amorcerait pas son déclin de sitôt. Même que la province comptera un peu plus de 9 millions d'individus en 2056.

Radio-Canada est allée jusqu'à qualifier la nouvelle d'"embellie démographique".

Au Québec, on est content de se multiplier. La surpopulation, croit-on, c'est le problème des "autres": de la Chine, de l'Inde, de l'Afrique.

Bien sûr, le peuple québécois étant un cheveu dans la soupe mondiale, qu'on soit neuf ou dix-huit millions ne change pas grand-chose. Cela ne devrait cependant pas nous faire oublier que la surpopulation nous concerne aussi.

Parce qu'on habite tous la même planète.

Si les Indiens sont trop nombreux, si les Chinois consomment autant que les Américains, tout le monde en paiera le prix.

En 1968, Paul Ehrlich publiait The Population Bomb. Le bouquin détaillait les problèmes que causera l'explosion démographique: famines, pandémies, épuisement des ressources naturelles, nommez-les. À l'époque, on a traité son livre de catastrophiste. Plusieurs des prédictions d'Ehrlich ne se sont d'ailleurs jamais avérées.

Il n'en demeure pas moins que le bogue soulevé par The Population Bomb est réel.

On est de plus en plus trop. Et c'est le grand tabou de notre ère.

Certains commencent malgré tout à agiter le drapeau rouge.

En février dernier, le commissaire au développement durable du Royaume-Uni, Jonathon Porritt, qualifiait d'irresponsables les parents qui décidaient d'avoir plus de deux enfants. D'irresponsables, oui.

Le magazine Scientific American vient de publier une édition spéciale portant sur l'environnement et la population. On y lit, entre autres, que tous nos efforts pour réduire nos déchets ou notre consommation d'énergie et de ressources naturelles seront pratiquement vains si la croissance de la population demeure la même.

Le magazine pose la question qui tue: "Pouvons-nous éviter de limiter le nombre d'individus?"

Il est justement là, le tabou dont je vous parlais tantôt.

On croit à tort que la question de la surpopulation vient avec des sujets inadmissibles: contrôle des naissances, politiques d'enfant unique comme en Chine. On pense aux écolos-fascistes qui prônent le suicide et l'avortement. On imagine des sociétés sans enfants comme dans le film Children of Men.

Comme c'est épouvantable, on évite le sujet.

Comment, alors, des sociétés peuvent-elles contrôler la croissance de la population sans avoir l'air de la contrôler? Il est là le gros défi.

La solution, indique l'article de Scientific American, pourrait venir des résolutions prises par 179 pays à la Conférence internationale des Nations Unies sur le Développement et la population qui s'est tenue au Caire, en 1994. À l'époque, les nations s'étaient engagées à aider chaque femme qui souhaite être mère à mettre au monde en enfant en santé.

Curieuse stratégie pour contrôler la multiplication des humains? Pas tant que ça.

On sait que l'éducation est directement liée au nombre d'enfants. Une femme sans éducation a en moyenne 2,6 fois plus d'enfants qu'une femme qui détient un diplôme collégial.

Les femmes sans éducation sont souvent confinées à la maison, dans des cultures qui interdisent la contraception, dans des carcans religieux qui les transforment en machines à faire des bébés.

Des centaines de millions de femmes dans le monde sont dans cette situation. Elles n'ont pas le contrôle de leur corps.

Or, plutôt que de tenter de contrôler les populations, l'idée serait de donner à chaque femme l'éducation nécessaire pour qu'elle puisse reprendre le contrôle de son corps, de sa vie, travailler et fonder la famille (moins nombreuse) qu'elle désire…

Ce que les démographes nous disent, au fond, c'est que seules des femmes libres nous feront éviter le cauchemar de la surpopulation.