Bords de scène

Doit-on euthanasier les compagnies de théâtre vieillissantes?

Il n’y aurait pas de vitalité théâtrale au Québec si Ex Machina ou UBU n’étaient pas aussi bien financés et si leur expertise n’était pas reconnue. Ces compagnies-phares, dites compagnies intermédiaires (par rapport aux compagnies établies comme le TNM), bénéficient d’une véritable reconnaissance publique depuis les années 80. Mais depuis, il semble que le monde se soit arrrêté. D’autres compagnies sont nées, mais elles n’arrivent jamais à atteindre le même statut. Le système d’octroi des subventions favorise toujours les compagnies plus anciennes.

Or, certaines de ces compagnies apparues il y a 30 ans arrivent au terme de l’engagement de leurs directeurs artistiques et vont devoir bientôt cesser leurs activités ou passer le flambeau. Une partie du milieu théâtral y voit l’occasion de réfléchir collectivement à la redistribution des fonds vers les générations suivantes.

Bien que limitative à l’égard de l’ampleur de la crise qui secoue le théâtre québécois (sous-financement, problèmes de diffusion, poids des tâches administratives sur les artistes, etc), cet enjeu de la transmission des directions artistiques à une nouvelle génération constitue une bonne porte d’entrée dans la réflexion sur la nécessaire restructuration du milieu. Dans les discussions auxquelles j’ai pu assister hier en matinée au Colloque du Conseil québécois du théâtre (CQT), il s’est pourtant trouvé quelques artistes pour déplorer le fait que la question n’englobe pas très large et qu’elle écarte l’enjeu du sous-financement.

Je suis d’avis qu’elle est au cœur des enjeux et qu’elle permet enfin de se sortir des litanies habituelles.

Au lieu de voir le milieu réclamer plus d’argent pour tout le monde, sans la moindre remise en question du travail artistique accompli, il semble enfin y avoir un espace de réflexion possible sur l’écologie du milieu. On peut se demander ce qu’il faut préserver et ce qu’il faut charcuter. Pour que la roue tourne.

Ça ne se fera pas sans douleurs. Mais c’est essentiel.

Le milieu doit-il s’ingérer dans la succession des directions artistiques, pour faire en sorte que les artistes les plus méritants se retrouvent à la tête des compagnies les mieux outillées? De quelle manière cela peut-il s’orchestrer, selon quelle mécanique? Ce sont des questions complexes. Au fil de cette réflexion qui se développe depuis quelques années par l’entremise de prises de parole dans les médias et au sein de différentes instances, j’ai fini par adhérer très profondément aux propositions d’un groupe d’artistes et d’administrateurs formé d’Olivier Choinière, Brigitte Haentjens, Robert Gagné, Olivier Kemeid, David Lavoie, Francis Monty et Catherine Vidal, qui ont rédigé récemment un document intitulé «La crise morale du théâtre québécois», acheminé au Ministère de la Culture. Je vais en citer ici quelques extraits.

Haentjens, Lavoie et consorts ne croient pas que toutes les compagnies doivent être sauvegardées. Il ne s’agit pas pour eux de réclamer la mort de chaque compagnie dont le directeur artistique prend sa retraite. Il est clair qu’une compagnie aussi importante qu’Ex Machina, qui dispose d’un lieu de création (et bientôt d’une salle de spectacle), doit continuer d’exister et que son répertoire doit être préservé et mis en valeur. On devrait même lui donner un véritable statut d’institution.

Mais, comme le demandent Choinière et comparses, «qui a décidé que les compagnies nées dans les années 70 devaient à tout prix être préservées après le départ de l’artiste-fondateur? Pourquoi une compagnie qui s’est développée autour d’un créateur, de sa démarche et de sa croissance artistique, gérée de façon privée mais recevant des subsides des conseils des arts, peut offrir sa structure, son financement, ses employés, à un jeune artiste, sans que le milieu n’ait rien à dire? Pourquoi, alors que des créateurs talentueux peinent depuis quinze ans à solidifier le développement de leur compagnie, de nouveaux venus hériteraient-ils de structures toutes faites et largement financées sans que cela ne soit questionné?»

«Nous pensons que le milieu devrait examiner le paysage artistique au Québec et décider des priorités de développement», écrivent-ils encore. Voilà qui n’a pas été abordé franchement lors du colloque d’hier, du moins pas dans la séance de la matinée à laquelle j’ai assisté, ni dans la suite de la journée, si je me fie à mes quelques informateurs. Dans ce petit milieu, tissé serré et uni dans la précarité, personne n’ose dire à l’autre que son travail ne lui semble pas «prioritaire». Mais la journée a tout de même mené à l’ombre d’une victoire. Kemeid et acolytes préconisent aussi que «les subventions accordées aux compagnies de création soient personnalisées aux artistes ou regroupements d’artistes qui les ont fondées et les animent» plutôt qu’aux structures administratives de ces compagnies.

Non seulement cela règlerait le problème de la succession dans les compagnies, mais cela amoindrirait considérablement le fardeau administratif qui pèse de plus en plus lourd sur les épaules des artistes.

En s’appuyant sur une analyse de Jacques Vézina et Robert Spickler, deux brillants administrateurs culturels qui ont déjà proposé de libérer les artistes de l’obligation de se constituer en compagnie pour obtenir des fonds publics, le CQT a choisi hier de défendre une autre incarnation de cette idée auprès des conseils des arts. Portés par un fort consensus, ils ont adopté une proposition visant à créer des structures collectives qui offriraient une expertise centralisée en production, administration et communication afin de venir en aide aux créateurs. Ainsi, les compagnies ne seraient pas abolies, mais la lourde tâche administrative et la gestion de l’argent transiteraient par un autre organisme. (Notez qu’il ne m’a pas été possible d’obtenir la formulation exacte de la proposition auprès du CQT, pour des raisons administratives).

Un tel organisme existe depuis plusieurs années dans le milieu de la danse et semble très efficace: Diagramme gestion culturelle. D’ailleurs, plusieurs intervenants du colloque d’hier ont mentionné le dynamisme du milieu de la danse lorsque vient le temps de revendiquer du financement et de pointer les problèmes structurels qui le minent. La journée d’hier, à coups de discussions répétitives et parfois laborieuses, a par moments rappelé les mauvais souvenirs des États généraux de 2007, qu’on accuse souvent d’avoir mené à un «consensus mou». Invité à commenter le colloque d’hier, l’administrateur culturel David Lavoie me disait par téléphone à quel point le CQT, à son avis, «manque de leadership et échoue à déterminer des orientations claires».

Le milieu de la danse va-t-il sauver le théâtre ? On pourrait en tout cas s’inspirer du RQD, et notamment de son très touffu Plan directeur de la danse professionnelle au Québec 2011-2021.

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