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Bords de scène

Vendre ou rénover Les Belles-soeurs?

C’est une oeuvre canonique, un chef d’oeuvre québécois incontesté. Mais au Voir, s’inspirant de l’événement Vendre ou rénover? du festival du Jamais Lu, on ose se demander s’il n’est pas temps de reléguer Les belles-soeurs aux oubliettes. Gentiment, quand même.

Alexandre Fecteau (Crédit: Jasmin Robitaille)
Alexandre Fecteau (Crédit: Jasmin Robitaille)

Le festival du Jamais Lu fête son quinzième anniversaire et s’ouvrira ce jeudi avec une soirée de débats enflammés et ludiques dans lesquels des auteurs défendent ou vilipendent une oeuvre du répertoire. Le brillant concept a été inventé lors de la dernière édition du Jamais Lu à Québec, une idée stimulante du metteur en scène Alexandre Fecteau, qui détourne ainsi le concept de l’émission Vendre ou rénover? au profit d’une discussion sur notre patrimoine théâtral. « Dans un camp, ceux qui veulent rénover, c’est-à-dire monter le répertoire; dans l’autre, ceux qui veulent vendre, c’est-à-dire s’affranchir des classiques », résume-t-il en une formule-choc. Je me suis prêté à l’exercice avec la directrice du festival du Jamais Lu, Marcelle Dubois. Elle a choisi rénover Les belles-soeurs. J’ose affirmer qu’il faut vendre.

Marcelle Dubois / Crédit: Vincent Champoux
Marcelle Dubois / Crédit: Vincent Champoux

Attention, certains arguments vont faire faire de l’urticaire aux puristes, et peut-être même aux autres. L’exercice se veut ludique, à ne pas prendre au pied de la lettre. De ma part, il a nécessité une dose de mauvaise foi qui est fort contestable. Mais à l’image du Jamais Lu et de son climat festif, l’exercice invite à réfléchir aux vraies questions que posent les classiques mais à le faire en toute convivialité, tout en grossissant un peu le trait pour le plaisir du débat (dans mon cas, à tout le moins). La programmation du festival cette année, d’ailleurs, est particulièrement festive et propose de discuter dramaturgie dans un climat permissif et éclaté, notamment par les 5 à 7 Frenche la planète, qui invitent à découvrir des artistes de toute la francophonie, ou lors du bal littéraire en AZERTY-QWERTY, qui mêle lecture de textes et tubes dansants.

Et maintenant, place au débat :

La distribution originale des Belles-Soeurs au Théâtre du Rideau-Vert en 1968. Rita Lafontaine est la troisième à partir de la droite. / Crédit Guy Dubois
La distribution originale des Belles-Soeurs au Théâtre du Rideau-Vert en 1968. / Crédit Guy Dubois

PHILIPPE COUTURE: « Je vais oser, Marcelle. Je vais oser proposer la vente de notre grand texte mythique, une œuvre considérée comme fondatrice d’une dramaturgie québécoise identitaire et le grand texte qui a légitimé l’utilisation du joual sur scène. Je reconnais l’importance de ce texte, bien sûr, mais je pense qu’il est temps qu’on passe à autre chose. Les Belles Sœurs, c’est bien sûr une grande pièce sur l’émancipation féminine, une grande œuvre de prise de parole au féminin. Mais ce sujet s’est tellement complexifié depuis les années 60 que la pièce de Tremblay ne peut désormais y faire écho que timidement. La femme y est une femme au foyer, aliénée par sa domesticité et souvent insatisfaite d’un mari absent ou autoritaire, puis oppressée par un clergé tout-puissant. Il y a certes un intérêt historique à se faire raconter encore cette histoire de province cloîtrée par l’Église et par les hommes, mais les combats de la femme québécoise d’aujourd’hui sont bien plus vastes et ses moyens d’action également plus puissants. Il me semble que c’est ce qu’il faut aujourd’hui raconter : le combat féminin contre une société du paraître et de la performance, contre un monde du travail encore incapable de lui laisser une place, contre le sexisme ordinaire rencontré partout de manière insidieuse. Mais il faut surtout raconter les armes puissantes avec lesquelles les femmes d’aujourd’hui se battent et sont souvent entendues, au contraire de la parole forte mais encore emprisonnée de Germaine Lauzon et ses semblables. Il faut aussi raconter la manière dont ce combat fait aujourd’hui écho à celui des Autochtones, des minorités visibles ou des personnes transgenre. »

MARCELLE DUBOIS: « Je ne peux pas être d’accord avec toi Philippe! Je vois une importance capitale et contemporaine dans la rénovation des Belles Sœurs parce qu’il s’agit d’une œuvre très utile – pour ne pas dire salvatrice – pour les directeurs artistiques qui, conscients du monde inégalitaire dans lequel on vit, tentent d’atteindre une certaine parité entre les beaux rôles féminins et masculins dans leurs saisons théâtrales. Devant les distributions machistes de Shakespeare, de Marivaux, de Beckett, quel bon vieux classique peut équilibrer le ratio hommes-femmes des grands théâtres? Les Belles-sœurs! Donnons ça à Tremblay : il valorise la femme à une époque où peu d’artistes permettent à celle-ci d’exprimer 50% de la théâtralité de notre humanité.  On pourrait croire, parce que nous sommes en 2016 comme dirait l’autre, que nous n’avons plus besoin des Belles Sœurs pour donner une voix aux femmes. Mais non Philippe ! J’ai pris le temps d’aller voir les distributions des saisons 2016-17 des trois théâtres à Montréal pouvant monter des classiques (québécois ou internationaux), soit le TNM, Duceppe et Denise-Pelletier, pour découvrir avec horreur que respectivement seulement 37%, 26% et 39% des rôles étaient tenus par des femmes l’an prochain dans ces théâtres… Et là, je ne parle même pas de premiers rôles. Les Belles Sœurs monté dans un de ces trois théâtres aurait permis à son directeur artistique d’être aussi fier de sa distribution que notre premier ministre de son cabinet. »

Michel Tremblay / Crédit: Joshua Kessler
Michel Tremblay / Crédit: Joshua Kessler

P.C.: « Chère Marcelle, je voudrais aussi oser remettre en question le joual. Si Tremblay a permis à une certaine époque aux Québécois de se libérer d’un complexe d’infériorité devant le français normatif  et surtout le français parisien – libérant aussi le théâtre de sa soumission aux codes linguistiques de la France – il me semble que le joual a aussi pu emprisonner notre langue dans une vision réductrice. Or le Québécois le plus linguistiquement confiant et affranchi est celui qui parle comme il l’entend, ne se contraignant ni dans un joual qui sonne, disons-le, souvent trop folklorique, ni dans une langue normative sans saveur. Nos scènes ont besoin de faire entendre une langue défolklorisée, de donner aux personnages issus de la classe ouvrière une langue qui est vraiment la leur, qui puise dans différentes sources et qui ne se définit pas simplement par son opposition au «français de France». Bref, un français que ne parle ni Germaine Lauzon ni Lisette de Courval. »

M.D.: « Ah, tu joues aux provocateurs. Vendre Les Belles Sœurs de Tremblay relève de la profanation Philippe! Il s’agit d’un fleuron national rappelant l’époque d’un Québec en pleine émancipation culturelle. Si on est à ce point attaché à notre passé qu’on ne peut enlever le crucifix à l’assemblée nationale sans créer une rébellion populaire, on ne peut certainement pas vendre Les Belles-sœurs sacralisée œuvre culte prônant la sainte fierté d’un petit peuple né pour un petit pain et tout ça exprimé dans NOTRE langue!  Nous nous attirions alors l’ire des baby-boomers inquiets de l’avenir de notre belle contrée québécoise, et créerait un déséquilibre émotif improductif. Oui, Tremblay est un vaillant Québécois qui a permis à ses semblables de s’auto-référencer et de se légitimer en tant que peuple. Si nous vendons Les Belles Sœurs notre âme collective se viderait de ses souvenirs vintages jusqu’à agoniser, l’écume à la bouche, comme un joual mourant. »

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P.C.: L’une des preuves que Les Belles Sœurs échoue à faire véritablement écho à notre époque est qu’on n’a pas trouvé de meilleure idée que d’en faire une comédie musicale à saveur Broadway : un truc hyper-spectaculaire qui met avant tout de l’avant la virtuosité des actrices mais qui ne renouvèle pas du tout le discours politique et social, tendant plutôt à l’aplatir par des chansons surjouant l’émotion. On est devenus plus soucieux de mettre de l’avant la structure « musicale » de l’œuvre que son propos. La pièce est brillamment structurée, certes. Mais est-ce bien suffisant?

M.D.: « Bon, je te l’accorde, il y a du travail à faire pour rénover Les Belles Sœurs au goût du jour et échapper à une paralysante nostalgie trop répandue d’un Québec des années 60. Voilà justement la force des Belles Sœurs : sa trame dramaturgique en béton peut résister à une rénovation en profondeur. Je propose donc de stripper l’intérieur des Belles Sœurs tout en gardant les fondations : une situation dramatique tendue, des personnages prisonniers d’un huis-clos, un contexte culturel et politique de son temps, une langue qui permet aux vrais gens de s’exprimer. Voici donc le synopsis de Les Belles Sœurs so 2016. Dans un appartement coûtant la peau des fesses, cinq colocataires françaises en PVT, cassées comme un clou, invitent leurs copines dans le but de remplir ensemble leurs demandes de résidence permanente. On découvrira pendant la pièce le rêve canadien de chacune. Jusqu’à ce qu’une immigrante illégale vienne jouer les troubles-fête. La tension monte, des papiers d’identité sont volés, d’autres falsifiés. Le tout dans un mélange d’argot parisien entrecoupé d’une utilisation exotique et mignonne du joual. Une pièce actuelle parlant des femmes d’aujourd’hui dans un quartier typique de Montréal, le Plateau-Mont-Royal! »

P.C.: J’avoue que tu me séduis un peu avec cette proposition de relecture. Mais je vais laisser nos lecteurs décider qui a gagné!

La SOIRÉE D’OUVERTURE du Jamais Lu, Vendre ou rénover?, a lieu ce jeudi 28 avril 2016 à 20h au Théâtre Aux Écuries.

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