Du haut de la King

Un monument pour Chanchai

Ce n’est pas rare que je le croise quelque part sur Wellington. Je m’en vais rejoindre quelqu’un dans un bar ou je sors d’une salle de spectacle, lui se traîne tranquillement les pieds sur le trottoir, laisse couler un regard amusé sur la devanture des boutiques. Il respire, l’ami Chanchai, décompresse, profite des quelques rares minutes de répit que ses longues soirées derrière les fourneaux de son restaurant lui permettent. J’imagine son amoureuse, Rosalie, qui s’approche de lui derrière le comptoir et qui lui dit: allez, va prendre une pause. Mais ne pars pas trop longtemps, là.

Toutes les fois, Chanchai me demande si je m’en vais voir un concert et je finis toujours par l’assommer d’une ridicule surabondance de détails au sujet d’un groupe indie rock québécois. On parle en anglais, un peu en français, mais on échange surtout des sourires entendus. Des études prouveraient que Chanchai sourit plus dans une nanoseconde que le journaliste culturel moyen dans toute son existence, j’en ai l’intime conviction. Certains diront, bouffis de rectitude politique, qu’il n’y a pas plus usé que ce cliché de l’immigrant en souriant bourreau de travail et je répondrai: si 16 ans de vie à Sherbrooke n’ont pas entamé le sourire de Chanchai, ce n’est pas un cliché, c’est quelque chose comme un modèle. Alors érigeons un monument à Chanchai.

Ce n’est pas rare que je croise Chanchai, disais-je, sur Wellington, et c’est encore moins rare que je passe la porte du restaurant thaïlandais gros comme une boîte de chaussures (de ballerines) tapi derrière le Caffuccino du centre-ville qu’il tient avec sa Rosalie. Une ou deux bouteilles de vin dans les mains, on prend une grande respiration et on rentre le ventre pour gagner sa table. J’ai des amis qui me disent: pas moyen chez Chanchai de jaser avec ma blonde d’un sujet sérieux sans que le Grand Sherbrooke soit mis au parfum. Et je crains constamment de prendre une gorgée par inadvertance dans le verre du voisin. Ce à quoi je réponds: suffit de parler très fort, aux limites du cri. Les gens associent inconsciemment murmures et propos juteux. Alors crie mon gars, crie. Et bois dans le verre du voisin, chez Chanchai, c’est ton ami!

Je ne suis pas le seul à me sentir chez Chanchai comme chez moi. Vous devriez voir les messages de désespoir qui circulent sur mon fil Facebook depuis quelques semaines, à croire que mes connaissances ne savent pas se faire à manger. C’est que Chanchai a passé le dernier mois en Thaïlande, en visite chez sa famille. Un aussi long jeûne de pad thaï, pour les accros, tient de l’épreuve.

Je lui passe un coup de fil hier pour prendre de ses nouvelles. Comment c’était la Thaïlande? «J’étais triste de partir», qu’il me dit. Il y a de la friture sur la ligne; je jurerais que c’est son sourire qui émet cette fréquence. Il me passe Rosalie. C’était comment la Thaïlande, Rosalie? «Je ne suis pas allée en Thaïlande, je suis allée chez moi aux Philippines.» Chanchai ne vous a pas trop manqué? «J’étais contente de le revoir.» Nous aussi.

/

Le restaurant Chanchai, situé au 111-A, rue King Ouest, rouvre la semaine prochaine. Son équipe sera tout le week-end au Coin gastronomique du Festival des traditions du monde.