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Du haut de la King

Vil et fantastique

Je n’ai jamais acheté de voiture, mais si j’avais par un beau samedi avant-midi ensoleillé d’été à m’acquitter d’une aussi enthousiasmante tâche, je me rendrais probablement chez Linguine voitures usagées / livres usagés, qui appâte ses clients avec des promotions à faire rougir tous les Groupe Beaucage de ce monde comme «Achetez une Dodge Colt ou une Plymouth Champ et obtenez un exemplaire de La peste d’Albert Camus gratuitement» ou en offrant un «2 pour 1 sur les Balzac à l’achat d’une Chrysler». Seul hic: il faudrait que ce libraire / concessionnaire ne soit pas que le pur produit de l’imaginaire galopant du bédéiste d’origine sherbrookoise Samuel Cantin, qui avec un sarcasme ravageur met dans la bouche de Sylvain Linguine, le propriétaire (nain!) de cette bouquinerie unique en son genre, des phrases aussi ahurissantes d’absurdité que: «Les voitures, c’est le passé, les livres, c’est l’AVENIR.» Le livre, l’avenir? Même un étudiant en littérature (en fait, surtout un étudiant en littérature) éclaterait du plus jaune des rires en lisant pareille niaiserie.

Cantin, qui en 2011 propulsait en orbite le docteur Marcus Pigeon et son meilleur ami Tim (un panda, bien sûr) dans son voyage intergalactique de premier livre, Phobies des moments seuls, rapplique donc avec Vil et misérable, une histoire lamentable de Lucien Vil, libraire chez Linguine de son métier et… démon de son état. Démon, oui, avec les cornes et la queue pointue, mais qui évolue sur Terre parmi les humains en tentant de juguler cette légère contrariété qui empoisonne sa vie: le mec ne peut avoir accès à son membre viril qu’une fois par année (un habit de lycra le recouvre), le jour de la marmotte. Imaginez le drame, imaginez la tension accumulée, imaginez les idées perverses qui mûrissent entre les deux oreilles du pauvre yâbe (excusez-la).

Volontairement con, parfois pornographique, toujours non politiquement correct (les mots «fifs» et «anoûsse» fusent), Cantin montre sous son jour le plus exécrable le genre humain en dessinant des personnages tous parfaitement et impunément inadéquats, surtout ceux occupant une position d’autorité (comme le psy de Lucien). Malgré tous les efforts qu’il déploie en remplissant de répliques d’une indicible vulgarité ses phylactères, le bédéiste ne parvient pas à camoufler sous ces blagues puériles le regard implacable qu’il porte sur la place que notre époque accorde aux livres (juste à côté des bazous presque bons pour la ferraille) et sur notre rapport à la différence (devant laquelle on aime se montrer empathique, jusqu’à ce qu’elle nous fasse chier).

Le cabotin Cantin détestera sans doute que je fasse du millage sur les thèmes qu’il pétrit en filigrane, un exercice auquel je me livre simplement pour rendre justice à cette intelligence qui est la sienne et qui a le chic de détourner l’attention vers des dialogues pissants dès que l’on commence à la remarquer. Cantin est ce mec qui, dans un party, lâche une connerie dès que la conversation prend un tour sérieux. Le type a le bon goût de préférer la légèreté et insère l’histoire au final assez poignante d’un attachant démon au milieu d’un déluge de répliques débiles. Vil et misérable: le livre de chevet des intellos qui savent qu’il n’y a rien de plus drôle qu’une joke de foufounes (la seule sorte d’intellos fréquentable, of course).

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Vil et misérable, Éditions Pow Pow, 2013, 148 p.

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