Ne vous fiez pas au titre

Vision nocturne – Partie 1

Numalog

Numalog est une compagnie privée de recherche scientifique et de développement expérimental qui travaille depuis 43 ans en collaboration avec l’Armée canadienne. On y pratique entre autres des tests biomédicaux sur différents primates, des petits amphibiens, des rongeurs, mais aussi sur des adultes volontaires et grassement rémunérés. Le tout, top secret. Chaque patient, employé ou investisseur ayant participé de près ou de loin aux projets de Numalog est tenu de signer un contrat de confidentialité, sous la supervision d’agents de renseignements du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS).

En 2002, l’équipe de biologistes de Numalog concevait une boisson non périssable afin de permettre aux soldats de mieux récupérer après un entraînement physique. Le premier test fut déjà plus qu’un succès. La molécule de bêta-carotène modifiée semblait être l’ingrédient clé qui donnait un effet énergisant aux combattants. Qui plus est, leur énergie avait carrément quadruplé les jours où ils en buvaient au réveil. On découvrait que la substance, ultra compacte et légère, avait encore plus d’effets tonifiants si elle était consommée sur une base régulière. Quelques gorgées seulement, et voilà le système immunitaire boosté et les besoins caloriques comblés pour les trois jours suivant la consommation. Cette potion magique fut un game changer déterminant pour l’armée, qui n’a pas hésité avant d’en commander des tonnes de caisses. Depuis, Numalog dépense sans compter et collectionne les nouveaux projets.

Sam, 41 ans

Sam Northon n’a pas vu passer les 15 dernières années pendant lesquelles il a été gardien de nuit pour Numalog. Entre ses siestes discrètes, il ne s’y est jamais passé grand-chose… Il est arrivé parfois que des petits rats de labo prennent la fuite avec des électrodes sur leur tête. Sam les trouve mignons comme tout. Autrement, c’est la routine. Tous les soirs, il parcourt les couloirs cimentés des mêmes trois étages de laboratoires auxquels il accède avec une carte magnétique. Il fait les cent pas, prenant des pauses toutes les heures pour s’asseoir (il y a une chaise au fond de chaque couloir). Avec le temps, Sam a développé une technique pour dormir subtilement au travail, en position assise, le dos droit. Un sommeil léger mais réparateur, bercé par le bourdonnement constant des lampes néon se mêlant au silence froid de l’édifice souterrain – un repaire sans adresse, quartier général de Numalog.

Les docteurs – enfin, ceux qui portent des sarraus et des masques médicaux, Sam en déduit que ce sont des docteurs – ne lui parlent jamais, toujours par souci de confidentialité. Les seuls mots échangés sont des «Clear» et des «OK» autoritaires quelques fois par jour, au moment de déplacer les sujets d’étude d’un bloc à un autre. Il ouvre et ferme les portes des cages et des chambres quand on lui fait signe de le faire. Il se sent parfois traité comme un concierge aux yeux de ces inconnus, mais Sam ne s’en plaint pas; ce job ennuyant n’est que temporaire. Il accumule les paies hebdomadaires depuis son premier quart de travail, prévoyant sa retraite dans une dizaine d’années. Il ira habiter seul sur un petit lopin de terre dans une ville rurale, il ne sait pas encore où.

Un soir, Sam est demandé pour faire de la surveillance nocturne dans une nouvelle aile de laboratoires. Il s’agit d’un contrat d’un an, payé à temps double et aux exigences similaires aux précédents… À l’exception d’une clause portant une attention particulière à un sujet d’étude. Sur la feuille de route, en plus du serment de non-divulgation, on peut y lire:

Surveillance de nuit – Secteur G, aile 17.

Tâche connexe: Administrer le repas au sujet #B84**.

*NE JAMAIS LAISSER LE SUJET #84-B QUITTER SA CELLULE, SOUS AUCUN PRÉTEXTE.

*ÉVITER TOUTE INTERACTION AVEC LE SUJET #84-B, MÊME SI CE DERNIER TENTE DE COMMUNIQUER AVEC VOUS.

*PORTER EN TOUT TEMPS LE MASQUE MÉDICAL.

À première vue, l’aile 17 est identique aux autres de Numalog. De vieux locaux en béton avec des fenêtres en vitre où sont pratiqués les tests sur les rongeurs… Des lapins observés, ne sachant pas trop où ils sont, l’air de demander «Quoi de neuf, docteur?» aux hommes en sarraus. Sam trouvait amusant de s’imaginer que tous les lapins des labos avaient la voix de Bugs Bunny.

La cellule du fond n’a aucune fenêtre. C’est la chambre du sujet #84-B. Dans le bas de la porte, on a installé un tiroir, servant à donner les repas sans entrer en contact avec ce qui se trouve de l’autre côté. Sam se demande pourquoi il faut prendre autant de précautions pour un volontaire, qu’on a sûrement payé encore plus cher que lui pour une batterie de tests sans réels effets. Y aurait-il risque de contagion? Contagion de quoi? Serait-il agressif? Peut-être est-ce une femme?

La nuit sera longue, il n’est que 18h20. Il s’assoit sur la chaise du fond du couloir, à côté de la cellule. Le bruit ambiant des lampes en néon l’accompagne mélodiquement alors qu’il ferme les yeux et s’endort.

Un curieux son sort Sam de son sommeil. Du tiroir du sujet #84-B retentit une voix haute et gémissante semblant s’adresser à lui.

«F’il vous plaît… Laiffez-moi fortir! V’ai mal au ventre… Ahhhh, f’il vous plaît!»

Sam reste en silence, déconcerté. Puis la voix éclate en cris et en sanglots. Il y a quelque chose de dissonant dans le timbre de cette voix, comme si elle faussait…

Le cœur de Sam s’arrête. Le sujet #84-B est un gamin.

À suivre.


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