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Ne vous fiez pas au titre

Comédie romantique

Neema Salib est une beauté d’Égypte. Son charme réside surtout dans sa démarche fière et son regard envoûtant. Il lui en faut peu pour faire tourner les têtes. Costumière sur des plateaux de télévision, elle connaît tout sur les vêtements et sait s’habiller pour se mettre en valeur avec classe et raffinement.

Célibataire, elle aime les hommes, mais pas trop longtemps. À 24 ans, la jeune bachelière en mode est déjà bien familière avec les sites de rencontres. D’une soirée mondaine à une autre, son style vestimentaire varie autant que les hommes avec qui elle décide de passer la nuit. Chaque fois, c’est un autre homme qui lui enlève d’autres vêtements. Neema adore découvrir de nouveaux esprits, de nouveaux corps.

C’est d’ailleurs en habillant des personnages suédois pour un contrat de télésérie qu’elle s’est rendu compte d’une chose; elle n’est jamais sortie avec un homme blond. Comme si le destin avait entendu ses songes, elle a un match le soir même avec Ralph, un blond aux yeux verts.

Assise dans son walk-in, elle tient trois paires de souliers à talons hauts, se demandant quoi porter pour rencontrer Ralph, 33 ans, directeur des ventes chez Mercedes. Elle tranche. Ce soir, elle se la jouera «femme d’affaires». Le tailleur blanc fera ressortir son teint basané et le noir de ses accessoires rappellera la finesse de ses sourcils. Après deux heures passées devant le miroir, son look est impeccable.

Elle le rejoint dans un café-librairie rétro où le beau grand riche lui a donné rendez-vous. Au fond du Space-Bar Café, Ralph attend la belle ambitieuse, assis à une table, le nez dans un bouquin sur la microbiologie. En la voyant entrer, il se lève, dépassant Neema de deux têtes. Elle observe son accoutrement, impressionnée. Un t-shirt blanc sous un blazer noir en velours avec un pantalon en denim ajusté, la coupe est parfaite. Elle le trouve élégant, malgré le fait qu’elle n’a pas encore eu le temps de voir ses chaussures. Il la salue.

— Bonsoir.

Sa voix est douce, rassurante.

— Bosse… euh … bonsoir, bafouille Neema, étonnée que son «Bonsoir» sensuel ne soit pas sorti comme d’habitude.

Ils se font la bise. Elle hume son parfum.

— Enchanté, disent-ils en même temps.

Elle pousse un rire nerveux et se trouve idiote. Il sourit, laissant apercevoir une fossette qui fait l’effet d’une plume qui chatouille le cou de Neema.

Plus ils discutent, plus ils discutent. Les deux s’emballent d’être aussi compatibles. Ils ont les mêmes goûts, s’entendent sur tout. La mode, l’argent, la société, la spiritualité, aucun sujet de discussion ne tombe à plat. Neema se surprend à être intimidée comme elle ne l’a jamais été en présence d’un homme. Elle garde le contrôle de sa séduction en frottant compulsivement son pouce sur sa tasse à café vide.

— Voudrais-tu venir prendre un verre chez moi? demande-t-il, les yeux faussement piteux.

— Avec plaisir, répond-elle, ayant repris le dessus sur sa voix suave.

Elle se retient d’ajouter qu’elle traîne toujours sa brosse à dents avec elle, au cas où.

Chez Ralph, c’est beau et grand. Trois voitures Mercedes dans le garage, un comptoir de cuisine en marbre, un piano à queue… Neema jubile. Il habite à une trentaine de minutes de chez elle. En plus, ses souliers sont superbes. «C’est un signe», se dit-elle, pensant pour la première fois à l’éventualité d’une relation sérieuse.

— Est-ce que je peux utiliser ta salle de bain?

— Bien sûr, c’est en haut. Je te sers un verre. Tu veux quoi, un saké?

— Oh oui! s’exclame-t-elle avec enthousiasme en montant les escaliers.

Tout à l’heure, elle lui avait raconté son voyage au Japon, et Ralph est un passionné de gastronomie japonaise.

Dans le couloir, Neema cherche la salle de bain. Il y a quatre portes, l’une d’elles est entrouverte, la chambre de Ralph. Curieuse, elle s’y glisse sur la pointe des pieds. Elle veut voir ce qu’il a d’autre dans sa garde-robe. De belles fringues qui valent cher, comme elle les aime. Chic, décontracté, punk, sport, il porte de tout! C’est contemporain tout en étant un peu kitsch. Un peu en désordre mais c’est normal, il est très occupé, comme elle! C’est mignon d’être bordélique, elle est séduite. Que peut-il avoir de plus? Un petit côté kinky à la Fifty Shades of Grey?

Neema aperçoit une dizaine de boîtes à souliers rangées sur l’étagère du haut. Sur la pointe des pieds, la fouineuse en tire une du bout des doigts – elle est vraiment plus petite que lui. Ce qu’elle lit sur le couvercle la trouble… «Neema».

Elle se permet de l’ouvrir, interpellée. C’est une poupée, faite de tissu rembourré, comme une peluche en forme humaine. De la laine noire est fixée à la tête en guise de cheveux. Le visage dessiné au crayon-feutre est grossier, presque enfantin. Le corps aussi, nu et sans forme. Ça ne lui ressemble pas, mais elle se reconnaît.

Troublée, Neema a du mal à comprendre la chose qu’elle tient dans ses mains. Elle dépose la boîte sur le plancher et tente d’en saisir une autre de l’étagère. La boîte s’ouvre sur elle en tombant par terre. Une autre poupée, celle-ci avec les cheveux rouges.

— Ça va, Neema? demande Ralph du rez-de-chaussée.

— Oui, oui! J’arrive! crie-t-elle spontanément, feignant un sourire dans la voix.

Consternée, elle reprend la poupée rouquine, la replace dans sa boîte et ferme le couvercle sur lequel il est écrit «Adrienne».

Les mains tremblantes de peur, elle range la boîte sans faire de bruit. Puis elle prend la poupée Neema pour la cacher dans son sac à main. Elle court discrètement à la salle de bain en réfléchissant nerveusement. Elle ne peut pas s’enfuir par la fenêtre du deuxième étage, c’est trop dangereux. Elle n’ose pas imaginer ce que lui ferait le cinglé freak de vaudou s’il apprenait qu’elle avait trouvé sa propre poupée chez lui… Ruminant son plan d’action, elle tire la chasse d’eau de la toilette qu’elle n’a pas utilisée avant d’ouvrir le robinet.

Au salon, Ralph tend le saké toujours tiède à Neema qui joue la comédie:

— Je suis tellement désolée, c’est idiot, mais je dois partir. J’avais complètement oublié qu’il me restait des ajustements à faire sur une robe victorienne pour un tournage demain matin. Je n’ai pas fini de coudre le jupon et j’en ai pour des heures. Est-ce qu’on peut se revoir vendredi prochain? Cette fois-ci, c’est moi qui t’invite! ment-elle en un seul souffle.

— Ah, répond-il, dépité. Même pas juste un petit verre? Je peux aller te porter chez toi tout de suite après, ça me fera plaisir.

— C’est gentil, mais j’ai déjà appelé un taxi, il faut absolument que je rentre, il est déjà tard. Mais j’ai passé une magnifique soirée, je t’assure que ce n’est pas une excuse pour partir, haha! Tu sais, j’aimerais vraiment mieux rester ici avec toi plutôt que d’aller travailler.

— D’accord, je comprends. Moi aussi, j’ai passé une belle soirée. Alors vendredi? Je pourrais aussi te faire à manger ici si tu veux. Je fais des bons sushis, haha!

— Parfait, j’adore les sushis! Arigato! Haha!

— Haha! Alors, je t’appelle?

— Oui!

Il l’embrasse sur la joue. Elle croit mourir de l’intérieur.

— Bonne nuit.

— Bonne nuit.

En se jetant dans le taxi, Neema éclate en pleurs, soulagée mais inquiète…

Que fera-t-elle de cette poupée?

(À ne pas suivre.)

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